II. De France en Andorre.

Vendredi 10 septembre. Arrivée à Foix à 8h30. Nous déposons les sacs à la consigne et allons prendre un jus dans un café. Puis nous partons sur la route pour attendre le camion qui doit nous faire passer la ligne de la zone interdite. Celui-ci arrive vers 10h. Il est chargé de balles de paille entre lesquelles un espace a été aménagé ; c'est un abri peu confortable mais sûr (renouvelé du Cheval de Troie…) et c'est là que nous nous introduisons. L'expédition se compose, outre Lelong et moi, des lieutenants de cavalerie Dorange et Roux (très pressés de prendre le large, nous l'apprendrons, car ils sont condamnés à mort), et d'un groupe d'aviateurs comprenant le commandant Garde, un lieutenant et deux sergents chefs. Plus, bien entendu, la personne chargée de l'expédition, qui nous est présentée sous le nom de M. Canal.

C'est à ce moment que Papa nous perd de vue. J'imagine sans peine, avec le recul du temps, ce que pouvaient être ses pensées en cet instant. Maman m'a souvent dit, plus tard, que seule la présence de Jacques, alors âgé de deux mois, l'avait retenu et empêché de partir, lui aussi, rejoindre l'Armée d'Afrique.

Dans la paille, on est plutôt serrés. A chaque arrêt, on se demande si ce n'est pas la ligne. Finalement, un peu avant midi, arrêt prolongé ; au bout d'un temps qui nous paraît bien long, on nous fait sortir de notre cachette (il était temps !). Nous sommes dans un garage, celui de l'entreprise électrique dont le camion nous a transportés. Nous passons aussi discrètement que possible au Q.G. d'icelle, ce qui nous fait traverser la moitié du bled qui a nom Les Cabannes. Arrivés là, nous déjeunons, le repas est fourni sur place, ce qui économise nos vivres. On entend à travers la cloison des conversations en allemand dans la pièce voisine : c'est le poste de police local !

Puis jusqu'à 9h du soir, repos. A ce moment, nous reprenons silencieusement le camion, qui nous emmène jusqu'au point de départ de la benne de service de l'usine en construction. Trajet aérien au clair de lune, qui ne manque pas de charme ; nous sommes à plat ventre dans le fond de la benne, pour ne pas être visibles : ça ne permet pas de voir le paysage mais évite d'avoir le vertige car ça se passe évidemment à ciel ouvert. Un peu avant 23h, nous sommes à l'usine.

Un repas substantiel nous est encore fourni, sous l'œil attendri du guide qui doit nous conduire en Andorre. C'est un vieux pâtre qui porte allègrement ses 64 ans ; son béret gigantesque excite l'admiration. Enfin arrive l'heure du départ pour la frontière : nous avons au moins quatorze heures de marche devant nous.

Avant le départ de l'usine pour cette longue marche, Lelong allège son sac d'un certain nombre d'impedimenta qu'il juge superflus, vêtements notamment, dont il fait un tas qu'il confie à "l'organisation". Conséquence bien imprévue, celle-ci envoya le paquet à la famille Lelong. Recevant le paquet, de provenance inconnue et sans un mot d'explication, sans doute en septembre ou octobre, Mme Lelong en tira la conclusion tragique que son fils avait été tué lors de sa tentative d'évasion et qu'une bonne âme lui renvoyait ses effets personnels. Elle ne fut détrompée qu'assez longtemps après, lorsqu'elle sut enfin qu'Henry était bien arrivé en Afrique du Nord.

Le groupe des aviateurs, pleins d'ardeur combative, se demandait avec inquiétude si nous pourrions suivre le train d'enfer qu'ils se proposaient de mener (nous, c'est-à-dire "les jeunes" : les lieutenants, Lelong et moi). Ne présumant pas de nos forces, nous ne faisons pas de pronostics.

A 24h, départ. M. Canal et un jeune ingénieur centralien de l'usine nous font un bout de conduite. A la caravane s'est joint le neveu du guide, réfractaire du STO, et qui a nom Ballestou.

 Samedi 11 septembre. Départ rapide, et bientôt une montée très raide, grimpée à vive allure. Ma forme laisse à désirer car je rame quelque peu. Les renseignements sont d'ailleurs rassurants : nous avons devant nous quatre heures de plat. En fait, le plat en question monte sans arrêt, la plaisanterie est de mauvais goût. Je commence à avoir des inquiétudes sur l'arrivée ; ce qui me console, c'est que les aviateurs rament au moins autant que moi.

Vers 5h, le guide déclare que l'on est arrivé à un passage délicat et qu'il vaut mieux attendre le jour. Donc repos ; personnellement, ça m'arrange. Enfin, sur le coup de 6h30, on repart. Chose curieuse, je me sens en pleine forme, c'est ce que les sportifs appellent le deuxième souffle. Au bout d'un certain temps, dans une longue montée herbeuse (au moins ¾ d'heure), l'aviation donne des signes manifestes d'épuisement. Dans le lointain, on distingue un col et le guide nous dit : "C'est là qu'il faut aller". La Basane et moi sommes plein d'ardeur.

Ces montagnes sont d'ailleurs magnifiques ; rien que pour ça, je ne regrette pas le déplacement. Henry Lelong, moins habitué que moi à la montagne mais en très bonne condition physique, les admire également. Je connaissais un peu ce type de montagne. En effet, la tradition de la "Fume" toulousaine (classe de préparation à l'Agro) était, en fin d'année scolaire, de faire une grande excursion dans la nature ; le prétexte était géologico-botanique mais la vraie raison était, je pense, de permettre aux élèves de décompresser un peu. Et cette excursion de trois jours avait eu lieu en juin 1943 dans la région de Lavelanet, au Pic de Saint-Barthélemy, tout près de Monségur et à une vingtaine de kilomètres au nord-est de notre itinéraire d'évasion.

Nous suivons maintenant une ligne de crête qui domine, des deux côtés, une série de laquets[1]. L'avia est de plus en plus lamentable et nous oblige à une allure très lente : ils n'étaient manifestement pas préparés à une telle épreuve physique. Mal chaussés, ils n'ont pas de sacs à dos et transportent leur baluchon à la main, dans des sortes de sacs de plage ! Ils n'en ont que plus de mérite à faire face !

Vers 9h, arrêt : nous sommes à 2h ½ de la frontière. D'après ce qui nous avait été annoncé, le passage aurait dû s'effectuer entre 6h et 8h ! Bien que les Chleuhs soient sans doute dans les parages, il est décidé de tenter le passage dès maintenant, on verra bien.

Au lieu d'aller au col que nous avions vu, nous passerons à sa gauche. Les passages sont parfois intéressants, et le rocher n'est pas mauvais. Très loin en arrière, on aperçoit de temps en temps l'avia. Nous atteignons un premier lac, dominé par un énorme piton rocheux derrière lequel on a de bonnes raisons de penser que se trouvent les Chleuhs (je prends une photo[2]). Nous passons au-dessus de ce lac, pour attraper les "échelles" qui nous permettront d'arriver à l'étage supérieur. Le guide étant resté en arrière pour remorquer l'avia, nous trouvons la voie d'accès par nos propres moyens. Enfin on arrive à un deuxième lac : nous sommes, théoriquement, en Andorre ; en conséquence de quoi, nous allons déjeuner. Mais alors que nous allons goûter les joies soporifiques de la sieste, le guide s'aperçoit que nous n'avons pas encore passé la frontière. Nous avons paisiblement déjeuné sous le feu éventuel des douaniers chleuhs ! Nouvelle montée, et 20 minutes après, nous sommes enfin en Andorre. Il est environ 13h30.

Nous n'avons plus qu'à descendre, en utilisant ce qu'on ose appeler des chemins dans ce pays. Cependant, au bout de plus d'une heure de descente, on atteint la "route nationale", qui n'est qu'un chemin vicinal mal entretenu. Je pars devant, pour envoyer un télégramme à Madrid, ç la Central de Aisladores. Le premier bled, celui où nous devons nous arrêter, s'appelle Canillo, c'est de là que je téléphone mon télégramme à Andorra : il ne parviendra jamais à son destinataire.

Comme gîte pour la nuit, nous ne disposerons que de paille. Jugeant cela insuffisant, le lieutenant Roux et moi partons en expédition ; elle est couronnée de succès car le brave homme qui tient le téléphone, impressionné par l'honneur d'héberger des officiers français, nous offre des lits, nous, c'est-à-dire la Basane, le neveu du guide et moi. L'avia couchera dans la paille !

On dîne au restaurant. Faute de pesetas, il faut payer en francs, au change de 17 francs pour 1 peseta. Ça met le repas, pour cinq, à 1800 francs[3] !

Puis, avec une âpre jouissance, nous nous mettons au lit ![4]

 Dimanche 12 septembre. La journée commence par un PDDM composé de vrai café au lait et de vrai pain, luxe inconnu depuis trois ans dans la France occupée. Il est décidé d'attendre l'argent que j'ai demandé par télégramme, puis de prendre un guide pour passer la frontière espagnole et la zone réservée des Pyrénées (nous rêvons !). Nous déjeunons avec nos provisions et attendons les événements. Ceux-ci se présentent sous la forme de Ballestou, qui est allé voir des parents à Escaldes. Il faut aller à ce patelin, distant d'une dizaine de kilomètres.

Exécution du mouvement, les sacs étant portés par l'auto de l'agent anglais en Andorre.



[1] Tout petits lacs.

[2] Non retrouvée…

[3] Soit 410€ environ.

[4] Après avoir confronté l'examen de la carte avec mes souvenirs, je pense que la benne nous a menés au barrage en construction de la Riète, et que nous avons passé la frontière entre le Pic de Serrère et le Pic de la Portanelle.