IV. A Madrid.

 Mardi 21 septembre. Nous redevenons tout-à-fait des civilisés grâce à une rénovation de notre garde-robe ; maintenant, il nous est possible de circuler sans avoir l'air d'évadés du bagne (ce qui était presque vrai). Il s'agit ensuite de régulariser notre situation. Lalong pourra partir par la Légation de Pologne dès mardi prochain. En ce qui me concerne, la Croix Rouge Espagnole m'établira un papier affirmant que j'ai 18 ans, grâce à quoi la police espagnole me laissera tranquille.

 Mercredi 22 septembre. J'ai le papier en question. Le commissariat du quartier nous envoie à la Direccción Generàl de Seguridád, où l'on me dit de revenir à 19h. En fin de compte, on ne m'établira les papiers que le lendemain. Don Casto installe Lelong dans une turne du côté de la Avenida José Antonio et nous prenons pension, pour nos repas, à la Casa Domingo, un petit restaurant très acceptable situé à 5 minutes à pied de la maison.

 Jeudi 23 septembre. Je suis maintenant en règle, mon "volante" ayant été visé au commissariat. Il faudra seulement que je pointe une fois par semaine à la Direccción Generàl de Seguridád, ce qui n'est pas très contraignant, je le ferai scrupuleusement. Le papier qui m'a été remis comporte diverses rubriques, notamment le mode d'entrée en Espagne (train, auto, bateau). La réponse indiquée pour moi est "clandestinamente"… Je suis donc un clandestin en situation régulière !

 Vendredi 24 septembre. Je vais voir Gloria et sa mère ; ma visite les surprend légèrement. L'après-midi, nous allons au cinéma ensemble. Nous avons fait la connaissance de la Señora Buzón et de sa fille, qui avait à peu près mon âge, en 1940, à Arcachon, où elles avaient échoué après la guerre civile espagnole. Le Colonel Buzón, de la garde civile, camarade de promotion du Général Franco, occupait en 1936 le poste très important de Director general de Seguridád, à Madrid et, lors du coup d'état franquiste, il choisit de rester fidèle au gouvernement républicain. En 1939, il dut se réfugier en France avec sa famille et fut ensuite, comme bien d'autres républicains espagnols, interné dans divers camps, notamment à Gurs[1]. Il partit au Mexique après la guerre et y mourut en exil, assez tristement.

Il est piquant de noter que l'oncle de Gloria, le beau-frère de sa mère, n'était autre que le général Muñoz Grande[2], qui commandait la Division Azúl et combattait aux côtés des Allemands sur le front de l'Est. Le frère aîné de Gloria, officier dans la marine marchande, servait sur un bateau américain et sera torpillé en 1944, si bien que sa mère toucha ensuite une pension du gouvernement des USA.

 Samedi 25 septembre. Je fais visiter Madrid à Lelong : Plaza de España, Palacio de Oriente, San Francisco el Grande, Puerta de Toledo, Plaza Mayor. Visite forcément rapide et sommaire.

 Dimanche 26 septembre. Le matin, visite du Prado, mais nous ne pouvons évidemment tout voir, on y reviendra. Lelong admire particulièrement les Greco et je louche sur la Sainte Famille La Perla, de Raphaël.

L'après-midi, novillada[3]. Lelong est emballé, surtout par la maîtrise équestre du rejoneadór[4], et je n'ai qu'une hâte, remettre ça !

 Mardi 28 septembre. A 21 heures, Lelong part pour Lisbonne avec un convoi de Polonais. Pour la circonstance, il s'appelle Robert Anik. Il jubile et se rend compte qu'il a eu une veine insensée. Il sera sans doute en Afrique avant les aviateurs, avec tout leur piston et toute leur assurance !

J'ai su par la suite, en lisant ses carnets, qu'il était allé par bateau de Lisbonne à Gibraltar d'où il aurait dû rejoindre Alger en hydravion, mais il a été retardé une dizaine de jours parce qu'il est tombé sérieusement malade.

Il a participé au Débarquement de Provence le 15 août 1944 dans les rangs du 8éme Régiment de Tirailleurs Marocains : il avait voulu passer dans l'infanterie pour être sûr de participer dans les premiers à la libération, et que l'infanterie devait débarquer et être engagée avant l'arme blindée. Mais son idée était de revenir ensuite dans son Arme d'origine. Le destin ne l'a pas voulu puisqu'il a été tué en Alsace le 10 décembre 1944.

Henry Lelong parti grâce à cette astuce polonaise évidemment monoplace, il faut organiser mon existence madrilène, dont la durée est difficilement prévisible.

Je rends visite au Lycée Français où je rencontre le proviseur, M. Cabillon, que j'avais connu alors qu'il était professeur à Tarbes, et M. Tinel, que j'avais eu comme professeur de Sciences Naturelles jusqu'en 4e. Ils me donnent de bons tuyaux qui me permettent d'obtenir quelques leçons particulières avec des jeunes gens de 3e et 2de, ce qui me procurera des ressources supplémentaires. Je retrouve également Pierrette Malapert, qui avait été en classe avec moi jusqu'en 4e, et qui est maintenant institutrice au Jardin d'Enfants.

Mes amis espagnols hésitent manifestement à me laisser partir en Afrique du Nord. Don Casto, Carrión et le docteur Antonio Gijón[5] m'exposent leurs réticences, qui tiennent à leur connaissance de l'embrouillamini Giraud/De Gaulle, et de la confusion qui en résulte dans la situation politique. Je ne connaissais pas cette situation – hélas parfaitement réelle – et je m'en fichais, mais eux me disaient : "Aqui sabemos múltas cosas"[6] et ne voulaient pas risquer plus tard, me disaient-ils, que Papa leur reproche de m'avoir laissé partir dans ce panier de crabes. Ce point de vue espagnol, logique, ne pouvait pas rester celui d'un jeune Français et je mis donc deux fers au feu.

Avec Carrión, qui connaissait les rouages administratifs, j'entrepris les démarches qui devaient me permettre d'être admis, comme auditeur étranger, à la Escuela Especial de Ingenieros Agrónomos[7] ; je ne perdais pas de vue, en effet, que je voulais faire l'Agro et pensais ainsi rester intellectuellement dans le bain. Ces démarches aboutirent et je suivis effectivement quelques cours dans cette école, nouvellement reconstruite dans la Cité Universitaire. La durée des études était de cinq ans mais l'examen du programme m'avait montré que les deux premières années correspondaient en gros à notre classe préparatoire et à un petit certificat de licence ; je ne suivis donc que quelques cours de deuxième et troisième année.

D'autre part, j'allai voir Monsieur de Bodinat[8], dont Papa m'avait donné les coordonnées. Il m'accueillit chaleureusement et n'eut pas de mal à mettre de l'ordre dans mes idées. Il m'emmena à la Calle San Bernardo, ambassade officieuse de la France Libre et point de passage obligé des évadés de France. Il me présenta à un de ses amis, qui y remplissait des fonctions apparemment importantes et m'inscrivit aussitôt sur les registres de la Croix-Rouge. C'est elle, en effet, qui organisait les départs pour l'Afrique du Nord. Comme j'étais déjà en règle vis-à-vis des autorités espagnoles, je n'avais plus qu'à attendre les événements.

Le mois d'octobre s'écoula donc ainsi, agréablement, je l'avoue, entre les leçons que je donnais, les cours que je suivais, les visites au Prado, le cinéma et les promenades au Retiro. Le dimanche, je déjeunais chez Carrión et y jouais au tute, une sorte de belote, avec ses enfants (sa fille, âgée d'une dizaine d'années, trichait honteusement en regardant le reflet de mon jeu dans mes lunettes !). Puis nous allions à la corrida à la plaza toute proche. Carrión était un afficionado averti et je lui dois les bases de ma culture tauiromachique. Je me souviens en particulier de la corrida d'adieux de Nicanór Villalta, un grand nom de l'arène, inventeur du derechazo[9]. Dans une autre course, une novillada cette fois, je vis toréer les trois frères Dominguín : l'aîné, Domingo, qui était déjà matadór d'alternative, Luis Migúel[10], qui devait faire la formidable carrière que l'on connaît, et le plus jeune, Pepe, je crois. Les trois frères firent un numéro étourdissant, jouant littéralement avec le taureau en se servant uniquement d'une paire de banderilles.

J'eus bientôt un compagnon en la personne du jeune Charles Lavallée, neveu de M. Jacquier et évadé de France, que Don Casto, Bon Samaritain de la CGE, était allé récupérer à Miranda. Il préparait Navale ; nous sympathisâmes tout de suite et fîmes popote ensemble à la Casa Domingo.

A l'occasion d'une promenade au Rastro, le Marché aux puces de Madrid, j'achète sans trop réfléchir un lot de boîtes de lames de rasoir neuves. Heureuse inspiration, car cet accessoire devait se révéler introuvable en AFN et je ne devais en percevoir de l'Intendance qu'une fois mon unité engagée dans la zone des armées, en Italie. J'ai donc vécu sur mon stock pendant plusieurs mois, en faisant durer chaque lame le plus longtemps possible. On obtient un repassage acceptable en frottant la lame sur l'intérieur d'un verre, mais il faut trouver un verre ! Or un militaire n'a que son quart en métal, et le verre était rare en Algérie.

Fin octobre, le camarade Lavallée reçoit une convocation pour le convoi partant le 1er novembre. Nous festoyons dignement pour célébrer ce départ mais en rentrant me coucher Calle Velazquez, j'ai la surprise de trouver dans ma chambre le même papier de la Croix-Rouge, arrivé dans la journée et me convoquant moi aussi à la gare d'Atocha pour le lendemain matin.

D'où une série de coups de téléphone pour prévenir Carrión, Don Casto, qui est en voyage, et tous les amis et connaissances avec lesquels j'avais des engagements divers et variés.

Le lendemain, je suis évidemment à l'heure au rendez-vous, après une nuit un peu écourtée, et Carrión y est aussi pour assister au départ.

Ce convoi de la Croix-Rouge regroupe 1500 Français, provenant en grande majorité du camp de Miranda del Ebro et de divers balnearios où les évadés étaient en résidence surveillée. Ce départ, comme ceux qui l'avaient précédé et qui le suivraient, était le résultat des tractations menées par les Alliés avec le gouverneùent espagnol ; la rumeur affirmait très sérieusement que le tarif de l'échange était d'un sac de blé (100 kg) par évadé de France relâché.

Une fois rassemblés, vérifiés, comptés, recomptés et étiquetés, nous embarquons dans les wagons de 3e classe du train qui doit nous conduire à Màlaga. Je n'ai pas conservé de souvenir très marquant de ce long trajet (24 heures) ; il me permit toutefois, en écoutant le récit des péripéties d'évasion d'un certain nombre de compagnons de voyage, de constater combien Lelong et moi avions eu de chance. Je me souviens en particulier d'un garçon qui totalisait 15 mois d'internement, à Compiègne d'abord puis à Miranda, record peu enviable. Encore ne savais-je pas, à cette époque, que mon ami d'enfance Serge Fatoux avait été pris en tentant lui aussi de franchir la frontière, quelques semaines après moi. Il ne devait pas revenir du camp de Dora[11].

A l'arrivée à Màlaga, on attend assez longtemps sur une voie de garage et cette attente nous paraît interminable : on peut toujours craindre, en effet, un contrordre de dernière minute des autorités espagnoles, sur intervention de l'ambassade d'Allemagne, comme cela s'est déjà produit paraît-il. Gardons notre calme.

On finit tout de même par embarquer sur les deux bateaux français qui sont à quai, le Sidi-Brahim et le Gouverneur Général Lépine ; je suis sur ce dernier. Les bateaux battent pavillon anglais mais le pavillon français sera envoyé dès la sortie des eaux territoriales espagnoles. Appareillage et départ dans l'après-midi ; une escorte de quelques navires de guerre alliés nous attend au large. Nous sommes formés en convoi et faisons route dans l'Atlantique avant de pouvoir, en fin de journée, admirer l'impressionnant rocher de Gibraltar. Le dîner servi à bord est très correct. On voit apparaître des "sergents recruteurs" qui nous distribuent des tracts vantant les mérites de telle ou telle unité et les discussions vont bon train sur "l'armée Giraud" et "l'armée De Gaulle". Je commence à comprendre ce que sous-entendaient les réticences de mes amis espagnols.

Disons tout de suite, pour ne pas y revenir, que tout cela devait progressivement se tasser dans le feu de l'action au sein du CEF (Corps Expéditionnaire Français) comme de la 1ère Armée et de la 2e DB. Ce ne sera pas l'un des moindres mérites de généraux comme De Lattre, Juin ou Leclerc d'avoir su réaliser cet amalgame.

On s'étend comme on peut sur les matelas disponibles (il y en a toujours moins que de demandeurs) et l'on somnole sous les étoiles, avec tout de même un petit zeste d'inquiétude car on prétend qu'il y a des sous-marins allemands dans le coin. Il ne se passe rien, même si des gens soi-disant bien informés affirment qu'il y a eu une alerte dans la nuit. Je dormais et ne me suis rendu compte de rien.

Le 4 au matin, nous arrivons sans encombre à Casablanca sous un beau soleil. Dans le port, on aperçoit les superstructures caractéristiques du cuirassé Jean Bart.

 Nos deux bateaux touchent une terre française et libre. Leur accostage est impressionnant : je n'ai jamais entendu une Marseillaise aussi vibrante que celle qui jaillit alors de nos 1500 poitrines. Elle vient de loin ! Et tous les évadés de France en ont gardé le souvenir gravé au plus profond de leur cœur.

 


[1] Voir Gurs

[2] Décoré en personne par Hitler (1941/42), rappelé en Espagne en février 1943, il devient chef de la maison militaire de Franco, puis Ministre de la Défense (1950-1957) et engage le rapprochement avec les États-Unis. Vice-président de 1962 à 1967 sous Franco mais hostile au rétablissement de la monarchie, il est remplacé par l'amiral Carrero Blanco et meurt en 1970.

[3] Novillada : corrida opposant de jeunes taureaux (moins de 4 ans) à de jeunes toreros n'ayant pas encore pris l'alternative (qui leur donne le titre de matador.

[4] Torero à cheval.

[5] Grand ami de Madeleine Protheau, marraine de mon frère Jean, à qui je rendais souvent visite.

[6] "Ici, nous savons beaucoup de choses".

[7] Ecole spéciale d'ingénieurs en agronomie, fondée en 1876 et qui existe toujours à Madrid.

[8] Charles Henri de Bodinat (1894-1961), X 1914, Croix de guerre 14-18, croix de guerre 39-45, directeur général de Saint-Gobain en Espagne où travaillait aussi M. Fouilloux.

[9] Le derechazo (mot espagnol signifiant « de la droite ») est une figure de la faena, où le torero utilise une cape courte, la muleta. La muleta est tenue dans la main droite et agrandie à l’aide de l’épée tenue elle aussi dans la main droite, le taureau arrivant de la gauche du matador.

[11] Serge Fatoux est mort en réalité à Buchenwald, le 28 février 1944.