V. Au Maroc.

Accueil officiel de grand style : beaucoup de monde, musique militaire, général, laïus, dames de la Croix-Rouge distribuant des casse-croutes, tout cela est réconfortant pour des hommes qui, ne l'oublions pas, ont pris des risques sérieux pour être là.

Après diverses formalités, on nous aiguille vers différents centres. Je me retrouve pour ma part à la Caserne Malakoff (celle du Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc[1], le régiment le plus décoré de l'Armée Française) tandis que mon camarade Lavallée est dirigé vers la Marine, puisque c'est là sa vocation ; je devais le revoir à Alger quelque mois plus tard alors qu'il faisait les E.O.R. Marine.

Nous passons des visites médicales et sommes interrogés individuellement, longuement, sur notre pedigree et sur les circonstances de notre évasion ; il s'agit de débusquer d'éventuels agents ennemis : il y en eut, paraît-il. Appartenant à la classe 1943, je suis automatiquement mobilisé sans avoir même besoin de m'engager. Mais la qualité d'Evadé de France me donne le droit de choisir mon arme. Me souvenant des conseils paternels, je choisis les Transmissions qui, depuis un an, ,e font plus partie du Génie et sont une Arme indépendante, comme chez les Anglais, les Américains ou… les Allemands. Il faut toutefois être vigilant car d'après certaines rumeurs, les antécédents civils peuvent induire une orientation d'autorité vers des spécialisations bien précises. Je me suis donc bien gardé de signaler que j'avais fait S.P.C.N., certificat de licence qui pouvait être considéré comme pré-médical, car je risquais, paraît-il, de me retrouver dans le Service de Santé comme médecin auxiliaire ! J'ignore si le tuyau était exact mais de futurs et éventuels patients l'ont peut-être échappé belle…

Je me retrouve donc incorporé le 9 novembre au Centre d'Organisation des Transmissions n°43, dépendant du 41e Génie, à Casablanca et mes services militaires seront comptés à partir du 11 septembre 1943, date du franchissement de la frontière espagnole. Je commence illico mon instruction militaire de base (quelques bricoles sur le maniement d'armes, la façon de distinguer un caporal d'un général…) et surtout ma formation d'opérateur radio. J'ai été tout naturellement dirigé vers cette spécialité, qui m'intéressait et pour laquelle j'étais volontaire, parce que je savais déjà lire un peu le Morse au son (j'avais mon badge scout de "signaleur" depuis 1937).

N'étant que dans un Centre d'Instruction, et non dans une unité opérationnelle, nous n'avons pas droit aux uniformes américains et revêtons la tenue traditionnelle française, que nous sommes d'ailleurs tous très fiers de porter. Comme armement, nous avons le bon vieux fusil Lebel, dit "canne à pêche" vu sa dimension, mais ça suffit bien pour faire du maniement d'armes.

En attendant de toucher une solde, nous percevons une "prime d'évasion" dont j'ai oublié le montant mais je crois me souvenir qu'elle était de l'ordre de 2000 F, somme non négligeable à l'époque[2] ; ça permettait de faire quelques balades en ville ou des emplettes et c'est ainsi que je fis l'acquisition d'une paire de gants blancs, par un beau souci de coquetterie militaire.

Je remplis également, comme les autres évadés, une belle demande de remboursement de mes frais d'évasion, assez modestes dans mon cas, alors que bien des camarades avaient dû payer fort cher les services d'un passeur. J'ignore dans quelle mesure ils furent indemnisés ; pour moi, un mandat de 2250 francs fut émis en janvier 1944  et finit par m'atteindre à Montargis en juillet 1945, alors que je m'apprêtais à rejoindre Coëtquidan. J'en informai Papa, car c'était tout de même lui qui avait les dépenses, surtout à Madrid, mais il eut la bonne idée de me dire de garder cet argent, qui améliora grandement ma solde de jeune sergent.

Ma première sortie en ville est pour l'agence CGE de Casablanca, dont la carte de visite paternelle m'ouvre les portes. J'y suis reçu par M. Mercier, qui connaît Papa ; il essaiera, en vain, de faire prévenir les parents, via la Suisse, de ma bonne arrivée au Maroc. C'est seulement en avril 1944 que j'aurai, par son intermédiaire, des nouvelles de la famille à laquelle il transmettra les miennes en retour, seul contact entre eux et moi avant septembre 1944.

Un autre souvenir, plus agité, d'une sortie en ville. Etant allés avec quelques camarades boire une bière au grand café de la Place de France, nous sommes aux premières loges pour assister à une belle bagarre entre marins américains et militaires divers plus ou moins éméchés. Des projectiles variés voltigent et nous plongeons rapidement sous les tables pour éviter la trajectoire des bouteilles vides. L'arrivée des M.P. (Military Police) américains met vite tout le monde d'accord. Ces solides gaillards ont en effet une méthode simple, rapide et efficace pour calmer les excités : un bon coup de matraque sur le crâne, on empoigne le gars par les bras et les jambes et on le balance délicatement dans le camion de ramassage. Au réveil, on l'envoie quelques jours casser des cailloux au soleil et méditer sur les méfaits de l'intempérance…

Le séjour au C.O.T. 43 n'est pas long. Au bout de quelques jours, on forme un petit détachement de quatre ou cinq jeunes incorporés, tous évadés de France, qui est envoyé à Rabat. On y tourne un peu en rond avant de trouver notre point de chute, ce qui nous permet de visiter cette belle ville. Mais une fois ledit point de chute trouvé, il apparaît que c'est une erreur et qu'on n'aurait pas dû nous envoyer à Rabat ! Nous retournons donc dès le lendemain à Casa, par le train, le camion qui nous avait amenés étant reparti.

Quelques jours plus tard, nouveau départ du même petit groupe, cette fois pour de bon, à destination du C.O.T. 40 (45e Transmissions) à Maison-Carrée, près d'Alger. Avant notre départ, nous restituons les tenues que nous avions perçues et recevons des oripeaux baptisés "tenues de changement de Corps". Nous ne risquons pas de faire des conquêtes avec mais ça suffira bien pour le voyage. Faute de godillots, nous utilisons nos chaussures basses civiles avec lesquelles les bandes molletières forment un ensemble délicieux !

Le trajet prend quatre jours par le train, via Rabat, Taza, Oujda, Sidi-Bel-Abbès, Oran… Nous avons tout loisir d'admirer le paysage et d'épuiser notre abondant répertoire de chansons, convenables ou non.

Une fois arrivés à Maison-Carrée, nous nous assurons que c'est bien là notre destination ; la réponse est affirmative mais on ne nous donne pas pour autant des tenues neuves : ce sera l'affaire de nos unités respectives car nous ne sommes là qu'en transit. Pour ma part, je dois rejoindre la compagnie 807/2 à Douera, à une vingtaine de kilomètres au sud d'Alger.

Je trouve le temps de faire un saut à Alger où je me présente au bureau de la CGE, toujours muni du sésame paternel. J'y trouve M. Wehrung, admirable alsacien, gaulliste plus que convaincu (ce qui était plutôt rare en Afrique du Nord en 1943) qui avait joué un rôle très actif un an auparavant dans la préparation du débarquement américain en Algérie et avait rencontré Papa dans des circonstances peu communes.

En effet, en juillet 1936, lors du coup d'état franquiste, Papa était à Madrid tandis que Maman était déjà à Hendaye avec Jean, la bonne (Constanza) et moi, Michel étant à Achères. Après une dizaine de jours assez agités, Papa réussit à quitter Madrid pour Valence par le dernier train, en compagnie de M. Fatoux et du ménage David. A Valence, ils embarquèrent pour Alger sur un cargo italien que, dans la suite de leurs souvenirs, ils appelèrent le Per Bacco, en raison du juron favori du capitaine. Et à Alger, Papa se rendit au bureau de la CGE où il fut accueilli par le directeur, M. Wehrung, avant de rejoindre Port-Vendres puis Paris.

M. Wehrung, amusé par ces deux rencontres, m'accueillit à bras ouvert, me traita comme un fils, et j'eus par la suite l'occasion de passer plusieurs permissions en famille dans sa belle villa d'El Biar, sur les hauteurs d'Alger.



[1] Voir RICM

[2] 456€ 2016.