Mémoires d'un artilleur

13 mai 2017

Evasion de France, 3

II. De France en Andorre.

Vendredi 10 septembre. Arrivée à Foix à 8h30. Nous déposons les sacs à la consigne et allons prendre un jus dans un café. Puis nous partons sur la route pour attendre le camion qui doit nous faire passer la ligne de la zone interdite. Celui-ci arrive vers 10h. Il est chargé de balles de paille entre lesquelles un espace a été aménagé ; c'est un abri peu confortable mais sûr (renouvelé du Cheval de Troie…) et c'est là que nous nous introduisons. L'expédition se compose, outre Lelong et moi, des lieutenants de cavalerie Dorange et Roux (très pressés de prendre le large, nous l'apprendrons, car ils sont condamnés à mort), et d'un groupe d'aviateurs comprenant le commandant Garde, un lieutenant et deux sergents chefs. Plus, bien entendu, la personne chargée de l'expédition, qui nous est présentée sous le nom de M. Canal.

C'est à ce moment que Papa nous perd de vue. J'imagine sans peine, avec le recul du temps, ce que pouvaient être ses pensées en cet instant. Maman m'a souvent dit, plus tard, que seule la présence de Jacques, alors âgé de deux mois, l'avait retenu et empêché de partir, lui aussi, rejoindre l'Armée d'Afrique.

Dans la paille, on est plutôt serrés. A chaque arrêt, on se demande si ce n'est pas la ligne. Finalement, un peu avant midi, arrêt prolongé ; au bout d'un temps qui nous paraît bien long, on nous fait sortir de notre cachette (il était temps !). Nous sommes dans un garage, celui de l'entreprise électrique dont le camion nous a transportés. Nous passons aussi discrètement que possible au Q.G. d'icelle, ce qui nous fait traverser la moitié du bled qui a nom Les Cabannes. Arrivés là, nous déjeunons, le repas est fourni sur place, ce qui économise nos vivres. On entend à travers la cloison des conversations en allemand dans la pièce voisine : c'est le poste de police local !

Puis jusqu'à 9h du soir, repos. A ce moment, nous reprenons silencieusement le camion, qui nous emmène jusqu'au point de départ de la benne de service de l'usine en construction. Trajet aérien au clair de lune, qui ne manque pas de charme ; nous sommes à plat ventre dans le fond de la benne, pour ne pas être visibles : ça ne permet pas de voir le paysage mais évite d'avoir le vertige car ça se passe évidemment à ciel ouvert. Un peu avant 23h, nous sommes à l'usine.

Un repas substantiel nous est encore fourni, sous l'œil attendri du guide qui doit nous conduire en Andorre. C'est un vieux pâtre qui porte allègrement ses 64 ans ; son béret gigantesque excite l'admiration. Enfin arrive l'heure du départ pour la frontière : nous avons au moins quatorze heures de marche devant nous.

Avant le départ de l'usine pour cette longue marche, Lelong allège son sac d'un certain nombre d'impedimenta qu'il juge superflus, vêtements notamment, dont il fait un tas qu'il confie à "l'organisation". Conséquence bien imprévue, celle-ci envoya le paquet à la famille Lelong. Recevant le paquet, de provenance inconnue et sans un mot d'explication, sans doute en septembre ou octobre, Mme Lelong en tira la conclusion tragique que son fils avait été tué lors de sa tentative d'évasion et qu'une bonne âme lui renvoyait ses effets personnels. Elle ne fut détrompée qu'assez longtemps après, lorsqu'elle sut enfin qu'Henry était bien arrivé en Afrique du Nord.

Le groupe des aviateurs, pleins d'ardeur combative, se demandait avec inquiétude si nous pourrions suivre le train d'enfer qu'ils se proposaient de mener (nous, c'est-à-dire "les jeunes" : les lieutenants, Lelong et moi). Ne présumant pas de nos forces, nous ne faisons pas de pronostics.

A 24h, départ. M. Canal et un jeune ingénieur centralien de l'usine nous font un bout de conduite. A la caravane s'est joint le neveu du guide, réfractaire du STO, et qui a nom Ballestou.

 Samedi 11 septembre. Départ rapide, et bientôt une montée très raide, grimpée à vive allure. Ma forme laisse à désirer car je rame quelque peu. Les renseignements sont d'ailleurs rassurants : nous avons devant nous quatre heures de plat. En fait, le plat en question monte sans arrêt, la plaisanterie est de mauvais goût. Je commence à avoir des inquiétudes sur l'arrivée ; ce qui me console, c'est que les aviateurs rament au moins autant que moi.

Vers 5h, le guide déclare que l'on est arrivé à un passage délicat et qu'il vaut mieux attendre le jour. Donc repos ; personnellement, ça m'arrange. Enfin, sur le coup de 6h30, on repart. Chose curieuse, je me sens en pleine forme, c'est ce que les sportifs appellent le deuxième souffle. Au bout d'un certain temps, dans une longue montée herbeuse (au moins ¾ d'heure), l'aviation donne des signes manifestes d'épuisement. Dans le lointain, on distingue un col et le guide nous dit : "C'est là qu'il faut aller". La Basane et moi sommes plein d'ardeur.

Ces montagnes sont d'ailleurs magnifiques ; rien que pour ça, je ne regrette pas le déplacement. Henry Lelong, moins habitué que moi à la montagne mais en très bonne condition physique, les admire également. Je connaissais un peu ce type de montagne. En effet, la tradition de la "Fume" toulousaine (classe de préparation à l'Agro) était, en fin d'année scolaire, de faire une grande excursion dans la nature ; le prétexte était géologico-botanique mais la vraie raison était, je pense, de permettre aux élèves de décompresser un peu. Et cette excursion de trois jours avait eu lieu en juin 1943 dans la région de Lavelanet, au Pic de Saint-Barthélemy, tout près de Monségur et à une vingtaine de kilomètres au nord-est de notre itinéraire d'évasion.

Nous suivons maintenant une ligne de crête qui domine, des deux côtés, une série de laquets[1]. L'avia est de plus en plus lamentable et nous oblige à une allure très lente : ils n'étaient manifestement pas préparés à une telle épreuve physique. Mal chaussés, ils n'ont pas de sacs à dos et transportent leur baluchon à la main, dans des sortes de sacs de plage ! Ils n'en ont que plus de mérite à faire face !

Vers 9h, arrêt : nous sommes à 2h ½ de la frontière. D'après ce qui nous avait été annoncé, le passage aurait dû s'effectuer entre 6h et 8h ! Bien que les Chleuhs soient sans doute dans les parages, il est décidé de tenter le passage dès maintenant, on verra bien.

Au lieu d'aller au col que nous avions vu, nous passerons à sa gauche. Les passages sont parfois intéressants, et le rocher n'est pas mauvais. Très loin en arrière, on aperçoit de temps en temps l'avia. Nous atteignons un premier lac, dominé par un énorme piton rocheux derrière lequel on a de bonnes raisons de penser que se trouvent les Chleuhs (je prends une photo[2]). Nous passons au-dessus de ce lac, pour attraper les "échelles" qui nous permettront d'arriver à l'étage supérieur. Le guide étant resté en arrière pour remorquer l'avia, nous trouvons la voie d'accès par nos propres moyens. Enfin on arrive à un deuxième lac : nous sommes, théoriquement, en Andorre ; en conséquence de quoi, nous allons déjeuner. Mais alors que nous allons goûter les joies soporifiques de la sieste, le guide s'aperçoit que nous n'avons pas encore passé la frontière. Nous avons paisiblement déjeuné sous le feu éventuel des douaniers chleuhs ! Nouvelle montée, et 20 minutes après, nous sommes enfin en Andorre. Il est environ 13h30.

Nous n'avons plus qu'à descendre, en utilisant ce qu'on ose appeler des chemins dans ce pays. Cependant, au bout de plus d'une heure de descente, on atteint la "route nationale", qui n'est qu'un chemin vicinal mal entretenu. Je pars devant, pour envoyer un télégramme à Madrid, ç la Central de Aisladores. Le premier bled, celui où nous devons nous arrêter, s'appelle Canillo, c'est de là que je téléphone mon télégramme à Andorra : il ne parviendra jamais à son destinataire.

Comme gîte pour la nuit, nous ne disposerons que de paille. Jugeant cela insuffisant, le lieutenant Roux et moi partons en expédition ; elle est couronnée de succès car le brave homme qui tient le téléphone, impressionné par l'honneur d'héberger des officiers français, nous offre des lits, nous, c'est-à-dire la Basane, le neveu du guide et moi. L'avia couchera dans la paille !

On dîne au restaurant. Faute de pesetas, il faut payer en francs, au change de 17 francs pour 1 peseta. Ça met le repas, pour cinq, à 1800 francs[3] !

Puis, avec une âpre jouissance, nous nous mettons au lit ![4]

 Dimanche 12 septembre. La journée commence par un PDDM composé de vrai café au lait et de vrai pain, luxe inconnu depuis trois ans dans la France occupée. Il est décidé d'attendre l'argent que j'ai demandé par télégramme, puis de prendre un guide pour passer la frontière espagnole et la zone réservée des Pyrénées (nous rêvons !). Nous déjeunons avec nos provisions et attendons les événements. Ceux-ci se présentent sous la forme de Ballestou, qui est allé voir des parents à Escaldes. Il faut aller à ce patelin, distant d'une dizaine de kilomètres.

Exécution du mouvement, les sacs étant portés par l'auto de l'agent anglais en Andorre.



[1] Tout petits lacs.

[2] Non retrouvée…

[3] Soit 410€ environ.

[4] Après avoir confronté l'examen de la carte avec mes souvenirs, je pense que la benne nous a menés au barrage en construction de la Riète, et que nous avons passé la frontière entre le Pic de Serrère et le Pic de la Portanelle.

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12 mai 2017

Evasion de France-2.

En Bigorre.

 Cette histoire commence le 24 août 1943, jour présumé de mon départ aux Chantiers de Jeunesse. Je m'engage sur la pente savonnée de la dissidence et je deviens donc, de ce jour, un "insoumis". Il paraît que ça devait me valoir (comme à d'autres) une condamnation à dix ans de travaux forcés, heureusement par contumace. Mais quelques années après, alors que j'étais déjà sous-lieutenant, Papa devait être convoqué à la gendarmerie de Tarbes où on lui demanda où se dissimulait son mauvais sujet de fils ! Sa réaction vis-à-vis des braves pandores fut, paraît-il, empreinte de vivacité (c'est une litote…). L'adjudant-chef, qui connaissait papa de longue date et avait été son complice dans la Résistance, étouffa rapidement ce pas de clerc de l'autorité militaire !

 Jeudi 26 août. Alerte ! Il y a, paraît-il, une descente de police dans les environs. Je reste au lit, muni d'un certificat médical attestant que je suis "atteint d'entérocolite aigüe". En fait, c'est une fausse alerte, néanmoins, il est préférable de changer d'air et Papa va me trouver un point de chute.

 Samedi 28 août. Départ pour la campagne à 15h30. Arrivée à Maubourguet[1] vers 19h15. Je dîne chez le camarade Weill et couche chez un boucher-hôtelier. Weill était un routier Eclaireur de France, un peu plus âgé que moi, dont j'avais fait la connaissance pendant l'été 1941, à l'occasion d'un grand camp de district à Arudy. Son totem était Toucan. Il était étudiant et avait appartenu à la troupe théâtrale EDF de Bordeaux, "Les Troubadours d'Aquitaine" ; il nous enseigna notamment Caracalla[2] ! Il s'est, lui aussi, évadé de France, et s'est engagé à la 2e DB au Maroc. Il a renoncé aux EOR pour suivre la Division Leclerc et a été tué, comme radio de char, au lendemain de la libération de Paris, lors de l'attaque du Bourget, le 28 août 1944.

 Dimanche 29 août. A 7h, départ en vélo avec M. Destout et Mlles Janine et Yvette Ducru. Arrivée à Isotges[3] vers 9h. L'après-midi, pêche au filet dans l'Arros et baignade générale.

 Lundi 30 août. Le matin, je vaccine les lapins parce qu'il y a une épidémie de je ne sais quoi : première injection sous-cutanée de 1 cm3. Puis nettoyage des clapiers, rendu nécessaire par les nombreux décès des habitants. L'après-midi, nettoyage et binage dans le jardin.

 Mardi 31 août. Suite du nettoyage du jardin et travaux agricoles divers.

 Mercredi 1er septembre. Jardin le matin. Les ouvriers agricoles ont arrosé la fin du dépiquage[4] et sont saouls comme toute la Pologne. Grandes discussions, moitié en patois et moitié en français. Le soir, affût aux lapins qui ne donne rien.

 Jeudi 2 septembre. Coup de téléphone de Papa m'avertissant d'avoir à rejoindre mon port d'attache l'après-midi. Exécution du mouvement via le train et le vélo, mais ce n'est pas encore le vrai départ. En attendant, je serai hébergé chez Mme Hugonneau. Je fais la connaissance de Henri Lelong : Saint-Cyrien de la promotion 1942 Croix de Provence, il est déjà sous-lieutenant, cavalier et "fana basane"[5]. Il a été aiguillé sur la même filière Deuxième Bureau, vient de Touraine où réside sa famille et est planqué quelque part à Tarbes.

 Lundi 6 septembre. Re-départ pour Isotges, par vélo et train. On coupe les cimes de maïs puis on vendange, d'où une étude expérimentale des propriétés du vin nouveau. Je poursuis des travaux pratiques d'agriculture appliquée, ce qui me maintient en bonne forme physique. J'ai également l'occasion de participer discrètement à une réception de parachutage de conteneurs divers dont j'ignore le contenu, sans doute des armes. Détail curieux, ce fait m'a été mentionné lors de l'enquête de sécurité que j'ai subie en 1964 pour obtenir mon habilitation C.E.A.[6] C'est aussi pendant ce séjour que j'ai pour la première fois en mains une mitraillette STEN[7]. C'est un engin rustique, horriblement dangereux pour l'entourage, la culasse mobile ayant la mauvaise habitude de repartir toute seule en arrière en cas de choc sur la crosse (si on peut appeler ainsi un bout de ferraille replié), réarmant la bête et faisant partir dans le décor une rafale involontaire ; heureusement, je n'ai eu droit qu'à une présentation statique, avec démontage et remontage.

 Jeudi 9 septembre. A 14h10, coup de téléphone paternel : prière de prendre le train à Tarbes à 18h, direction Toulouse. Je pars à vélo et trouve Papa à Maubourguet avec une auto. Je passe à la maison, place de Verdun, pour compléter mon sac à dos avec du linge et quelques vivres ; je laisse ma carte d'alimentation à Maman mais j'emporte une carte de visite de Papa, qui devait se révéler un précieux sésame dans les agences CGE. Je me munis aussi du carnet d'adresses CGE. Puis j'embrasse Jacques dans son berceau, et Maman qui a du mal à maîtriser son émotion ; moi, je ne m'en rends pas compte, je ne pense qu'à l'aventure qui m'attend. Jean regrettera de n'avoir pu me dire au revoir, lui aussi, mais je pense à la réflexion que les parents ont eu raison de ne rien lui dire alors car un policier qui connaît son métier n'en a pas pour longtemps à tirer gentiment les vers du nez d'un garçon de onze ans. Dure nécessité du cloisonnement !

Un vélo-taxi m'emmène à la gare où je retrouve Henri Lelong. Papa nous accompagnera jusqu'où il pourra. Il était, je pense, chargé de veiller au bon déroulement de l'opération, comme devait me le confirmer, beaucoup plus tard, Mme Lelong mère.

Nous allons à Foix et prenons des billets aller ET retour, pour prouver, en cas de contrôle de police, que nos intentions sont pures ! Prétexte du voyage : Papa, sous-directeur de l'usine de l'Electro-céramique à Bazet, était en mission et allait voir dans la région de Foix un de ses fournisseurs (de talc ou de feldspath, je crois) ; nous l'accompagnions en tant qu'étudiants, pour nous instruire en géologie ariégeoise. Il est possible que, par prudence, Papa ait effectivement fait cette visite après notre départ.

Nous dînons au wagon restaurant et arrivons à Toulouse à 21h. Nous ne sortons pas de la gare et il faut tuer le temps jusqu'au lendemain, 5h30, heure du train pour Foix. Vidés du buffet à 23h30, nous avons la veine de trouver un wagon "nacht Mulhouse" qui nous offre des banquettes relativement confortables.



[1] 28 km au nord de Tarbes.

[2] Pièce parodique en un acte, de Dumanoir et Clairville, sur la Rome antique.

[3] A 22 km au nord de Maubourguet.

[4] Faire sortir le grain de l'épi en le foulant ou en le passant sous un rouleau.

[5] = passionné d'équitation 'de "fana" et "basane", cuit recouvrant une partie du pantalon d'équitation et, par extension, l'équitation.

[6] Commissariat à l'Energie Atomique.

[7] La mitraillette Sten (modèle Sten Mark II, en réalité un pistolet-mitrailleur) est une arme fabriquée en Angleterre à partir de 1941. Elle est facile à démonter et à entretenir, légère et maniable, pratique d’utilisation, à tel point que l’on disait à l’époque qu’elle pouvait être faite par n’importe quel garagiste. Parachutée par les Alliés dans des containers sur le territoire français, la Sten permet aux résistants de se doter d’une puissance de feu nouvelle. Grâce à sa petite taille, elle se dissimule aisément. Pourtant la Sten a plusieurs défauts. Elle doit se manier avec précaution car elle peut s’enrayer facilement et surtout, une fois armée, elle peut déclencher une rafale de balles à l’improviste.

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30 avril 2017

Evasion de France. Claude, 1943.

Après avoir été grenobloise, versaillaise, madrilène, parisienne et francilienne, la famille Robert Monbeig habitait Tarbes depuis septembre/octobre 1940. C'était l'une des conséquences des bouleversements de l'époque. Papa appartenait à l'Electro-céramique, filiale de la Compagnie Générale d'Electricité, et c'est assez logiquement qu'après sa démobilisation en juillet 1940, il rejoignit l'usine de sa Société, située à Bazet[1], à quelques kilomètres au nord de Tarbes. La cellule familiale se composait alors des parents et des trois garçons : Claude (17 ans), Michel (11 ans) et Jean (9 ans) ; elle devait s'accroitre d'une unité en juillet 1943 avec l'arrivée de Jacques.

C'était le deuxième séjour de la famille dans le chef-lieu des Hautes Pyrénées. Le premier avait eu lieu d'octobre 1937 à avril 1938, ce qui m'avait valu de faire les deux premiers trimestres de ma classe de seconde au Lycée de Tarbes et le troisième au Lycée Michelet, à Vanves. Ce n'était là pour moi qu'un épisode d'une vie scolaire et universitaire assez bahutée, reflet des migrations imposées à notre famille par les circonstances[2].

Je retrouvai Tarbes avec un certain plaisir car je m'y étais fait de très bons camarades chez les Eclaireurs de France[3] dont le chef local, Jean Védère (Isard Bigourdan) alignait 29 étoiles d'ancienneté car son entrée en scoutisme remontait à la création de la première troupe EDF[4], en 1911 ! C'était un animateur passionné et c'est sous sa houlette que, nommé Chef de Troupe, je fis en moins d'un an passer l'effectif de 3 à 8 patrouilles. Je participais aussi, quand je pouvais, à des sorties en montagne avec le Clan Routier[5] ; j'y pris goût et poursuivis cet entrainement qui fit de moi un pyrénéiste acceptable : cela devait m'être bien utile plus tard.

La famille Monbeig ayant de la suite dans les idées, et dans les jambes, le piolet dont je fis l'acquisition en 1941 appartient maintenant à mon neveu Renaud, fils de Jean, qui lui a fait "faire" le Mont Blanc. 

Jusqu'à l'occupation de la zone Sud par les Allemands en novembre 1942, Tarbes possédait encore une garnison assez importante, et notamment l'Ecole de Cavalerie de Saumur[6]. Papa, qui avait fait en 1940 une brillante campagne comme capitaine du Génie (plusieurs citations en six semaines !) était resté très lié avec le milieu militaire et les propos que j'entendais à la maison étaient toujours résolument anti-allemands ; j'étais bien "conditionné".

A la fin de l'année scolaire 1942-43, je me trouvai dans l'obligation de rejoindre les Chantiers de Jeunesse[7], car je ne pouvais plus être sursitaire. Cette perspective ne m'enchantait nullement, d'autant que le bruit courait avec insistance que la classe 1943 (la mienne) serait prochainement requise et envoyée en Allemagne[8] ; cette seule idée me hérissait : pas question de se laisser embarquer chez l'ennemi, dont je venais avec rage de voir les drapeaux flotter sur Paris ! J'appartenais d'ailleurs depuis avril, à Toulouse, à un mouvement de résistance étudiant qui avait recruté dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles, et dont je devais retrouver plusieurs membres à Alger[9].

Dès le mois de juillet 1943, après mon échec à l'Agro, je fis donc part de mes intentions à Papa. Il approuva ma décision mais ne voulait pas entendre parler de "prendre le maquis", sa solide formation d'officier d'active lui faisant manifestement considérer cette formule avec beaucoup de réticence. Je pense que ses activités clandestines (que j'ignorais[10]) l'amenaient à en savoir suffisamment sur ce sujet pour qu'il se refusât à laisser son fils s'engager dans cette voie. La suite des événements dans le Sud-Ouest prouva qu'il avait raison : les maquis y firent certes preuve d'héroïsme mais au prix de trop lourdes pertes[11].

Papa me mit donc le marché en main : "d'accord pour ne pas aller aux Chantiers, mais alors c'est l'Armée d'Afrique et je me charge de te faire partir par une filière Deuxième Bureau".

C'est évidemment grâce aux liens qu'il avait conservés avec le milieu militaire, devenu clandestin, que Papa put me faire partir par cette filière, relativement sélective.

J'acceptai sans hésiter. En attendant et pour ne pas me laisser dans l'oisiveté, Papa me fit travailler comme stagiaire au bureau de dessin de l'usine de Bazet ; cela me fut très profitable et dura tant que j'eus une existence "légale", c'est-à-dire tant que je n'étais pas censé avoir déféré à la convocation des autorités vichyssoises.

Cette convocation était pour le 24 août et je vais narrer ce qu'il advint après cette date fatidique. Je m'appuierai dans ce récit sur mon journal de bord, rédigé à chaud à Madrid en octobre 1943[12], et sur les carnets de mon camarade d'évasion Henri Lelong, que j'ai pu consulter lors d'une visite à sa mère en février 1992 ; pour les souvenirs concernant le Maroc, l'Algérie, l'Italie et l'Alsace, j'ai fait appel à ma mémoire et à des lettres conservées par ma famille[13].

J'ai toutefois transcrit en langage "usuel" ce que j'avais rédigé en termes estudiantins, mais je n'ai rien changé aux appréciations parfois… abruptes… que j'y portais à l'époque. Le sapeur radio de vingt ans n'avait (heureusement !) pas encore acquis la saine philosophie du chef de bataillon breveté honoraire qui se replonge, cinquante ans après, dans les souvenirs d'un modeste artisan du succès des armes de la France.

 



[1] Voir Annexe 1

[2] Papi, qui travaillait pour la CGE à Madrid, avait dû rapatrier sa famille d'abord, lui ensuite, au moment de la Guerre d'Espagne.

[3] Mouvement scout laïque créé en 1911.

[4] Eclaireurs de France. Le mouvement s'est appelé EEDF (Eclaireurs et Eclaireuses de France) en 1964.

[5] Scoutisme traditionnel.

[6] Voir Saumur

[7] Voir Chantiers

[8] Le bruit faisait plus que courir puisque la classe 1942 partit en juillet 1943.

[9] Le réseau Maurice. Voir annexe 2.

[10] Et que nous ignorons toujours…

[12] Pas retrouvé

[13] Pas retrouvées non plus…

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10 octobre 2016

Leningrad, URSS, 1933

En 1933, Eugénie Soulié, écrivain sous le nom de Pierre Besbre, a fait une croisière en Mer du Nord et Baltique. Voici son récit de son passage à Leningrad.

11 août.

Nous devions arriver à Pétrograd à 6h mais nous avons beaucoup de retard. Il pleut ; la mer est jaunâtre, comme boueuse ; il a dû y avoir là, récemment, un abordage ou un naufrage; des quantités de bois flottent sur l'eau et, pendant des lieues, nous la voyons couverte de pétrole ou de mazout. En effet, nous apprenons plus tard que la veille de notre passage, un cyclone a ravagé le Golfe de Finlande. Nous l'avons échappé de peu.

Le Mexique passe devant Kronstadt : il entre en pays soviétique et il vient d'arborer le drapeau rouge orné de la faucille et du marteau.

Déjà nous avions pris contact avec l'URSS par les nombreuses réclames soviétiques répandues dans les salons du bateau sous forme de revues, illustrées copieusement et décrivant le bonheur de ce paradis où les usines du plan quinquennal jouent le rôle principal pour le bonheur du peuple russe.

Nous stoppons longtemps, attendant le pilote ; enfin il est là. Une femme et un homme, tous deux coiffés de casquettes vertes, se hissent à bord avec difficulté car la mer est grosse ; ils parlementent avec le commandant puis ils s'en vont. Au bout d'un instant apparaît un nouveau bateau ; un homme, toujours en casquette verte, nous informe que le pilote viendra nous prendre à 23h ; il n'en est que 6. Déception.

Finalement, une heure plus tard seulement, deux remorqueurs nous abordent ; alors c'est une invasion d'individus, toujours à casquettes vertes et à collets verts, et à mines de brigands ; ils visitent entièrement le bateau. Après un temps assez long, nous nous mettons à avancer lentement ; le chenal, très étroit, est très dangereux, il ne faut pas une seconde d'inattention de la part du Commandant et des pilotes. A cause du cyclone, plusieurs bateaux n'ont pas pu entrer au port ; il y en a six à la file, dont un Suédois, qui nous précèdent. Nous arrivons ; on a fait des frais pour nous recevoir, un grand ponton de bois tout neuf pour le débarquement et une musique sur le quai qui nous joue au moins dix morceaux.

Comme il est tard et que les formalités n'en finissent plus, personne ne peut sortir ce soir-là. Nous restons accoudés à la balustrade du pont, regardant, en face de nous, un vaste local en bois très éclairé, qu'on nomme l'Intourist ; il y a là un café restaurant pour les passagers, un bureau de poste et une espèce de magasin où l'on vend une foule d'objets provenant des maisons pillées : fourrures, bijoux, meubles, tableaux… Nous regardons ensuite défiler cent cinquante de nos compagnons de croisière, qui vont prendre le train pour Moscou : graves, silencieux, ils disparaissent dans la nuit, n'ayant pas l'air plus rassurés que cela…

Quelle impression terrible que Leningrad ! On en est atterré, oppressé. Figurez-vous une ville après un sinistre, guerre, incendie, tremblement de terre : de beaux immeubles anciens délabrés, lézardés, sales, vitres cassées, sans rideaux ; des rues et des places immenses, mal entretenues, où l'herbe pousse entre les pavés ; pas une voiture, personne n'ayant le droit d'en posséder ; sur les trottoirs, une population misérable formant de longues queues devant les coopératives. Pas de magasins sauf ce qu'ils nomment des torsing et qui ne s'ouvrent qu'aux étrangers. On y trouve de tout, et provenant de la même source, de tout sauf de ce qui se consomme.

Le gouvernement avait mis à notre disposition, pour nous promener, d'excellentes autos américaines ; une jeune femme servait de guide pour trois voitures de cinq personnes ; ces voitures filaient à vive allure, ce n'était pas l'encombrement qui les gênait.

Sur la route de Peterhof où l'on nous a conduits tout d'abord, un vent glacé soufflait. Autour de nous, la campagne plate s'étend à perte de vue, sans la moindre ondulation de terrain ; elle est peu cultivée, misérable comme le reste ; quelques grands champs de choux, de pommes de terre et de betteraves, de maigres pâturages où paissent quelques chèvres. Partout, des enfants vêtus pauvrement de vêtements trop petits ou trop grands, pas en guenilles, cependant, avec de bonnes figures rondes, tous pieds nus ; c'est probablement une coutume dans les pays septentrionaux, nous avions déjà remarqué cela en Norvège et en Suède. Nous leur lançons quelques gâteaux. Quand nous nous arrêtons, ils nous tendent la main, en cachette car nos guides les chassent.

On peut dire qu'en URSS, tout le monde va en troupeaux : les enfants errant dans les rues, la foule devant les coopératives, les ouvriers se rendant en équipes à leur travail, les gens pressés dans les tramways, uniques véhicules qui circulent pour le transport des êtres humains. Pas un chapeau, rien que des casquettes ou des bérets et, pour les femmes, des pointes sur la tête.

Ce qui frappe, c'est le nombre des bébés ; beaucoup de jeunes femmes portent sur leurs bras des poupons bien emmaillotés, serrés, très propres. Cela vient de ce que l'engendrement de ces enfants se fait par aventure, comme pour les petits animaux : on en connaît rarement le père. Pour la mère, ils représentent une ressource car une femme avec enfant est favorisée pour la nourriture. L'atmosphère est d'une navrante mélancolie ; les gens qu'on voit ont l'air triste, nous n'avons vu rire personne.

Mais revenons au palais de Peterhof.

Les soviets ont respecté les richesses des palais impériaux et des musées, en grande partie. Ce n'est pas parfaitement entretenu mais tout est bien gardé, rien ne manque. A Peterhof, il existe deux palais ;, l'un peu étendu, sans étage, touchant la mer, bâti et meublé par Pierre Ier dans le style hollandais ; c'était sa résidence préférée, il la nommait "Monplaisir".

L'autre[1] est immense, avec une longue enfilade de pièces meublées dans différents styles et ornées de tableaux où figurent généralement des personnages de la cour, tzar, tzarine, princes, généraux, etc.

 

Peterhof

 

Les parquets sont remarquables, faits de différents bois qui forment des dessins très variés. Des fenêtres, la vue s'étend sur une très longue nappe de verdure, bordée de chaque côté de gigantesques colonnes d'eau très rapprochées et étincelant au soleil (nous avons eu constamment beau temps en Russie) et le tout aboutissant à une énorme gerbe d'eau jaillissant d'une vasque monumentale ; comme fond de tableau, la mer, la Baltique verte et nacrée, c'est très beau.

Partout dans le parc, des bassins, des jets d'eau de mille fantaisies ; c'est le royaume de l'eau. L'un de ces jets d'eau a la forme d'une étoile, d'autres représentent des fleurs, des soleils, une pyramide, des filets montant très haut, des palmes ; il y a des doubles, des triples cascades, un escalier immense tout en eau coupante. Des lions, des chevaux, des chimères, d'énormes grenouilles lancent de l'eau à qui mieux mieux. Il y a la fontaine de Samson qui lance d'une main puissante une abondante gerbe d'eau, la fontaine de Neptune, beau groupe au centre d'un bassin.

Partout de grands arbres, peu ou pas de fleurs.

C'était jour libre pour une catégorie d'ouvriers, ils ont un jour chômé tous les six jours (moyen commode pour supprimer le dimanche). Dans ce beau parc, ces gens toujours en troupeau semblaient plutôt s'ennuyer que s'amuser ; un haut-parleur leur distribuait des airs de musique et des banderoles, tendues de tous côtés, la bonne parole soviétique.

Au retour de Peterhof, un magnifique couvert nous attendait à l'hôtel Astoria : linge damassé, très blanc, gerbes de fleurs et, chose originale, aux deux bouts de chaque longue table, des animaux sculptés en glace vive sur lesquels refroidissait une coupe de caviar. Notre bout de table était orné d'un cygne de grandeur naturelle, portant entre ses ailes ouvertes la terrine de caviar. Il paraît que c'est l'un des domestiques qui sculpte ces animaux avec un couteau.

Comme menu, le caviar, puis du poisson, salé, fumé, de tous genres, très bien présenté, de la salade russe ou à la crème, encore d'autres poissons, chauds avec sauce, et, pour chaque convive, un demi poulet ; enfin, une glace et des petits fours. A la gauche de chacun de nous était placée une soucoupe contenant deux tranches de pain de seigle, un petit pain et un croissant. Pour boisson de l'eau minérale russe, excellente, pas de vin. Après les hors d'œuvre, on a versé de la vodka ; ce n'est pas désagréable et moins fort que je ne pensais.

Pendant le repas, un bon orchestre jouait et, scène amusante et aussi poignante, quand les domestiques (peut-être d'anciens nobles), sortant de l'office, tous en blanc et tondus, apparaissaient avec les plats portés à bout de bras, ils défilaient au pas les uns derrière les autres alors que l'orchestre attaquait une marche énergique. On riait et on applaudissait. Mais ce luxe et cette musique font un contraste affreux avec la misère environnante.

A la porte de ces grands hôtels, des malheureux[2], le regard implorant, attendent un secours, une bonne parole, un espoir, ils ne savent quoi ; les policiers les dispersent.

A côté de l'hôtel sur une immense place est la cathédrale Saint Isaac aux nombreux bulbes dorés, aux lourdes portes de bronze, toute garnie de mosaïques, de malachite, de lapis-lazuli ; les Soviets en ont fait un musée antireligieux ; la Tzarine y est représentée portant le tsarévitch, tous deux nimbés comme la Vierge et l'Enfant Jésus : on nous dit ironiquement qu'elle se croyait divine ; on y voit Galilée devant ses juges à côté du pendule de Foucault, des buchers de l'Inquisition, etc.

Toutes ces églises et cathédrales ont des clochers bulbes et des flèches dorées d'un très bel effet. Beaucoup de toits sont en cuivre qui sont maintenant couleur vert-de-gris, d'autres sont en tôle peinte en vert, c'est spécial aux pays du Nord, et joli.

Petrograd, qui était une ville élégante et majestueuse, dotée des derniers raffinements de la civilisation, est aujourd'hui une ville affamée, envahie par la misère et la dégradation ; c'est une ville délaissée qui se meurt. Ses larges et spacieuses avenues, ses quais de la Neva, sont déserts. Les rares voitures qui y circulent sont des camions, des télégas à un seul cheval dont les brancards portent à leur extrémité une sorte de grand arc en bois qui va d'un brancard à l'autre au-dessus du cou du cheval.

Les palais d'hiver et d'été, qui se font face, devaient être très beaux avant leur décrépitude actuelle ; de tous côtés, des parcs, des jardins, des canaux, différents bras de la Neva et la Neva elle-même, large comme un bras de mer.

La célèbre perspective Nevski, où s'ouvraient de riches magasins, n'en a plus un seul. Les rives de la Neva sont bordées de palais, d'églises à bulbes d'or, de dômes, parmi lesquels se détachent les tours de la forteresse Pierre et Paul, que nous avons visitée, où furent enfermés, souvent pour la vie, des nobles, des princes, et parmi eux, le fils de Pierre Ier, exécuté par ordre de son père. Pendant la Révolution Russe, les victimes furent entassées dans les cachots de cette forteresse d'où ils ne sortaient que pour être fusillés quand ils ne mouraient pas par suite des mauvais traitements.

De larges ponts mènent aux îles où, au milieu de jardins, sont de riches villas ; de ces villas, les Soviets ont fait des maisons de repos pour les ouvriers. Nous sommes entrés dans l'une d'elles : une soixantaine de prolétaires étaient assis autour d'un goûter composé d'un verre de lait et d'une tranche de pain noir. En tout c'est la promiscuité, les gens en troupeaux ; le moindre de nos ouvriers est plus heureux, seul avec sa famille dans son logement modeste, que ces groupements d'ouvriers dans un luxe qui n'est pas pour eux.

Ces gens ne sont pas heureux, ils n'en donnent pas l'impression, ils sont les marionnettes d'un régime qui ne leur laisse aucune liberté. Leurs regards sont éteints, leurs visages sont fermés ; cela frappe surtout chez les hommes, les femmes et les enfants portant cabas et paniers qui, pendant des heures, des journées, stationnent devant les coopératives.

La plus grande richesse de Leningrad est le Musée de l'Hermitage où toutes les écoles de peinture sont bien représentées et où se trouve le trésor, c'est-à-dire les bijoux impériaux, les couronnes, les aigrettes de diamant, les épées, les selles constellées de pierres précieuses, des choses fabuleuses. On nous a montré une vitrine remplie de pépites d'or dont l'une pèse 30 kilos. Cette fantastique fortune est fermée par de doubles et triples portes, tout est sous verre. Pour entrer dans ces salles, on vous oblige à quitter pardessus, sacs, manteaux, par crainte de vol.

Ces inestimables choses d'un passé détruit sont un capital dont les Soviets tirent profit pour attirer les étrangers chez eux ; ils n'ont rien d'autre à montrer que quelques usines pour lesquelles ils organisent une réclame monstre.

On a évalué la somme que nous avons laissée en Russie à un million[3] ; rien que pour aborder les quais, les navires payent partout un droit énorme ; pour nos deux remorqueurs, il a fallu verser 97000 francs.

Nous avons vu aussi Tsarkoie-Selo, qu'on nomme aujourd'hui Diestkoie-Selo, village des enfants. On y a aménagé quelques villas où l'on élève des enfants, probablement ceux des privilégiés, agents zélés du régime.

Là encore, dans un parc, s'élèvent deux palais, le palais Alexandre et le palais Catherine. Le portail d'entrée de celui-ci est monumental ; il y a de belles salles dont la plus curieuse est la salle d'ambre, tout y est en ambre jaune[4], meubles, bibelots, ornements des murs et du plafond. Le grand hall, la chapelle, la galerie ornée de bustes, sont bien également. Le palais Alexandre, où résidait Nicolas II, est plus simple et n'a rien d'un palais impérial : les tableaux, les meubles, les bibelots sont de mauvais goût. Une galerie au fond de son cabinet particulier faisait communiquer celui-ci avec les appartements de la Tzarine qui, sans qu'on s'en doutât, entendait tout ce qui se disait entre l'Empereur et ceux qu'il recevait. Aussi, bien des fois, sous son inspiration, il décidait le lendemain tout le contraire de ce qui avait été convenu la veille.

Dans l'une des plus grandes pièces est arrangée une petite montagne recouverte de tapis sur laquelle le Tzarévitch faisait rouler sa petite auto afin de se donner de l'exercice lorsqu'il ne pouvait sortir ; l'auto est toujours là, au pied de la petite montagne.

Partout les parquets, et quelquefois les plafonds, en bois précieux, sont magnifiques. On nous montre

Le_Tsarévitch_Alexis_Nicolaïevitch_[portrait_[

 une porte ouverte sur les jardins : "c'est d'ici qu'ils sont partis", nous dit froidement le guide. Parmi les objets qu'on vendait dans l'un des torsing, il y avait un des costumes du Tzarevitch, ce petit costume de cosaque barré d'une cartouchière sous lequel il est souvent représenté ; tout y était, son petit sabre, son bonnet de fourrure, jusqu'à sa chemise, le tout dans une caisse capitonnée étroite et longue comme un cercueil d'enfant…

Pour nous rendre à Detskoie-Selo ainsi qu'à Peterhof, nous avons traversé quelques villages et vu les vieilles isbas en troncs d'arbres, avec leurs toits en auvent et leurs fenêtres à petits carreaux. Des paysans allaient et venaient ; la vie y semblait normale et moins triste qu'à Leningrad. Un soir, nous avons eu une soirée dite de cabaret, dans un bel hôtel, l'hôtel de l'Europe, avec souper, jazz et attractions : des danses, des chants russes, etc. L'on ne pouvait songer sans angoisse, au milieu de ces éléments de gaité factice, à la bande de malheureux qui, dehors, dans lma nuit, attendaient à la porte de l'hôtel.

Malgré l'intérêt de notre séjour en Russie, nous avons quitté ce pays avec soulagement. Sur le débarcadère, la musique était là, de même qu'à notre arrivée. Trois agents de propagande, deux hommes et une femme, postés près du Mexique, ont crié à l'équipage : "Etes-vous prêts pour la révolution prolétarienne ? Quel est votre menu à bord ?"

"Meilleur que le vôtre !", a répondu quelqu'un.



[1] Construit par Pierre le Grand dans l'intention de surpasser Versailles, presque détruit par le siège de Leningrad pendant la guerre, le château a été restauré.

[2] La collectivisation forcée, imposée par Staline en 1929-1934, provoqua une terrible famine en 1932-33 et  des millions de paysans rejoignirent les villes.

[3] Ce qui équivaudrait à plus de 600.000 euros…

[4] Démontée par les Allemands pendant la guerre, le "Cabinet d'Ambre" n' jamais été retrouvé mais il a été reconstitué  et inauguré en 2003.

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02 septembre 2016

Maurice en Angleterre : l'art de la tartine !

En 1937, Simone et Maurice sont allés un mois en Angleterre, Simone dans un couvent à Hastings, Maurice chez un certain M. Jay, à Eastbourne. Dans sa première lettre, Maurice, après avoir raconté son voyage depuis Paris (le train Paris-Calais allait "très vite (95 km/h !)", il explique par le menu la façon de manger les toasts du petit déjeuner.

7050921-Hot-buttered-toast-and-marmalade-Stock-Photo

M. Jay m'a montré la manière anglaise de manger : on prend son toast, on le pose dans une assiette faite pour, on prend un morceau de beurre dans une petite assiette et on le pose sur l'assiette où il y a le toast (ou la tartine si vous préférez). Then, on prend le couvercle du pot de marmelade qu'on pose sur la table, le petit trou pour laisser passer la cuillère étant en l'air. Avec une cuillère spéciale, on prend de la marmelade qu'on pose dans l'assiette à faire les tartines. On beurre alors la tartine (après avoir remis le couvercle de la marmelade) et on met ensuite celle-ci sur la tartine. Puis, avec le couteau qui a servi à beurrer, on coupe le tout en petites parties qui sont autant de bouchées. On prend un de ces petits morceaux, on le met dans la tasse de café au lait et on le mange à la cuillère. Quand on a mangé 4 ou 5 toasts, on n'a plus extrêmement faim mais il faut quand même manger un fruit : une pomme ou une orange, ou les deux si on a très faim. Et après, c'est fini pour le petit déjeuner.

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