Mémoires d'un artilleur

05 juin 2017

Evasion de France, 5

V. Au Maroc.

Accueil officiel de grand style : beaucoup de monde, musique militaire, général, laïus, dames de la Croix-Rouge distribuant des casse-croutes, tout cela est réconfortant pour des hommes qui, ne l'oublions pas, ont pris des risques sérieux pour être là.

Après diverses formalités, on nous aiguille vers différents centres. Je me retrouve pour ma part à la Caserne Malakoff (celle du Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc[1], le régiment le plus décoré de l'Armée Française) tandis que mon camarade Lavallée est dirigé vers la Marine, puisque c'est là sa vocation ; je devais le revoir à Alger quelque mois plus tard alors qu'il faisait les E.O.R. Marine.

Nous passons des visites médicales et sommes interrogés individuellement, longuement, sur notre pedigree et sur les circonstances de notre évasion ; il s'agit de débusquer d'éventuels agents ennemis : il y en eut, paraît-il. Appartenant à la classe 1943, je suis automatiquement mobilisé sans avoir même besoin de m'engager. Mais la qualité d'Evadé de France me donne le droit de choisir mon arme. Me souvenant des conseils paternels, je choisis les Transmissions qui, depuis un an, ,e font plus partie du Génie et sont une Arme indépendante, comme chez les Anglais, les Américains ou… les Allemands. Il faut toutefois être vigilant car d'après certaines rumeurs, les antécédents civils peuvent induire une orientation d'autorité vers des spécialisations bien précises. Je me suis donc bien gardé de signaler que j'avais fait S.P.C.N., certificat de licence qui pouvait être considéré comme pré-médical, car je risquais, paraît-il, de me retrouver dans le Service de Santé comme médecin auxiliaire ! J'ignore si le tuyau était exact mais de futurs et éventuels patients l'ont peut-être échappé belle…

Je me retrouve donc incorporé le 9 novembre au Centre d'Organisation des Transmissions n°43, dépendant du 41e Génie, à Casablanca et mes services militaires seront comptés à partir du 11 septembre 1943, date du franchissement de la frontière espagnole. Je commence illico mon instruction militaire de base (quelques bricoles sur le maniement d'armes, la façon de distinguer un caporal d'un général…) et surtout ma formation d'opérateur radio. J'ai été tout naturellement dirigé vers cette spécialité, qui m'intéressait et pour laquelle j'étais volontaire, parce que je savais déjà lire un peu le Morse au son (j'avais mon badge scout de "signaleur" depuis 1937).

N'étant que dans un Centre d'Instruction, et non dans une unité opérationnelle, nous n'avons pas droit aux uniformes américains et revêtons la tenue traditionnelle française, que nous sommes d'ailleurs tous très fiers de porter. Comme armement, nous avons le bon vieux fusil Lebel, dit "canne à pêche" vu sa dimension, mais ça suffit bien pour faire du maniement d'armes.

En attendant de toucher une solde, nous percevons une "prime d'évasion" dont j'ai oublié le montant mais je crois me souvenir qu'elle était de l'ordre de 2000 F, somme non négligeable à l'époque[2] ; ça permettait de faire quelques balades en ville ou des emplettes et c'est ainsi que je fis l'acquisition d'une paire de gants blancs, par un beau souci de coquetterie militaire.

Je remplis également, comme les autres évadés, une belle demande de remboursement de mes frais d'évasion, assez modestes dans mon cas, alors que bien des camarades avaient dû payer fort cher les services d'un passeur. J'ignore dans quelle mesure ils furent indemnisés ; pour moi, un mandat de 2250 francs fut émis en janvier 1944  et finit par m'atteindre à Montargis en juillet 1945, alors que je m'apprêtais à rejoindre Coëtquidan. J'en informai Papa, car c'était tout de même lui qui avait les dépenses, surtout à Madrid, mais il eut la bonne idée de me dire de garder cet argent, qui améliora grandement ma solde de jeune sergent.

Ma première sortie en ville est pour l'agence CGE de Casablanca, dont la carte de visite paternelle m'ouvre les portes. J'y suis reçu par M. Mercier, qui connaît Papa ; il essaiera, en vain, de faire prévenir les parents, via la Suisse, de ma bonne arrivée au Maroc. C'est seulement en avril 1944 que j'aurai, par son intermédiaire, des nouvelles de la famille à laquelle il transmettra les miennes en retour, seul contact entre eux et moi avant septembre 1944.

Un autre souvenir, plus agité, d'une sortie en ville. Etant allés avec quelques camarades boire une bière au grand café de la Place de France, nous sommes aux premières loges pour assister à une belle bagarre entre marins américains et militaires divers plus ou moins éméchés. Des projectiles variés voltigent et nous plongeons rapidement sous les tables pour éviter la trajectoire des bouteilles vides. L'arrivée des M.P. (Military Police) américains met vite tout le monde d'accord. Ces solides gaillards ont en effet une méthode simple, rapide et efficace pour calmer les excités : un bon coup de matraque sur le crâne, on empoigne le gars par les bras et les jambes et on le balance délicatement dans le camion de ramassage. Au réveil, on l'envoie quelques jours casser des cailloux au soleil et méditer sur les méfaits de l'intempérance…

Le séjour au C.O.T. 43 n'est pas long. Au bout de quelques jours, on forme un petit détachement de quatre ou cinq jeunes incorporés, tous évadés de France, qui est envoyé à Rabat. On y tourne un peu en rond avant de trouver notre point de chute, ce qui nous permet de visiter cette belle ville. Mais une fois ledit point de chute trouvé, il apparaît que c'est une erreur et qu'on n'aurait pas dû nous envoyer à Rabat ! Nous retournons donc dès le lendemain à Casa, par le train, le camion qui nous avait amenés étant reparti.

Quelques jours plus tard, nouveau départ du même petit groupe, cette fois pour de bon, à destination du C.O.T. 40 (45e Transmissions) à Maison-Carrée, près d'Alger. Avant notre départ, nous restituons les tenues que nous avions perçues et recevons des oripeaux baptisés "tenues de changement de Corps". Nous ne risquons pas de faire des conquêtes avec mais ça suffira bien pour le voyage. Faute de godillots, nous utilisons nos chaussures basses civiles avec lesquelles les bandes molletières forment un ensemble délicieux !

Le trajet prend quatre jours par le train, via Rabat, Taza, Oujda, Sidi-Bel-Abbès, Oran… Nous avons tout loisir d'admirer le paysage et d'épuiser notre abondant répertoire de chansons, convenables ou non.

Une fois arrivés à Maison-Carrée, nous nous assurons que c'est bien là notre destination ; la réponse est affirmative mais on ne nous donne pas pour autant des tenues neuves : ce sera l'affaire de nos unités respectives car nous ne sommes là qu'en transit. Pour ma part, je dois rejoindre la compagnie 807/2 à Douera, à une vingtaine de kilomètres au sud d'Alger.

Je trouve le temps de faire un saut à Alger où je me présente au bureau de la CGE, toujours muni du sésame paternel. J'y trouve M. Wehrung, admirable alsacien, gaulliste plus que convaincu (ce qui était plutôt rare en Afrique du Nord en 1943) qui avait joué un rôle très actif un an auparavant dans la préparation du débarquement américain en Algérie et avait rencontré Papa dans des circonstances peu communes.

En effet, en juillet 1936, lors du coup d'état franquiste, Papa était à Madrid tandis que Maman était déjà à Hendaye avec Jean, la bonne (Constanza) et moi, Michel étant à Achères. Après une dizaine de jours assez agités, Papa réussit à quitter Madrid pour Valence par le dernier train, en compagnie de M. Fatoux et du ménage David. A Valence, ils embarquèrent pour Alger sur un cargo italien que, dans la suite de leurs souvenirs, ils appelèrent le Per Bacco, en raison du juron favori du capitaine. Et à Alger, Papa se rendit au bureau de la CGE où il fut accueilli par le directeur, M. Wehrung, avant de rejoindre Port-Vendres puis Paris.

M. Wehrung, amusé par ces deux rencontres, m'accueillit à bras ouvert, me traita comme un fils, et j'eus par la suite l'occasion de passer plusieurs permissions en famille dans sa belle villa d'El Biar, sur les hauteurs d'Alger.



[1] Voir RICM

[2] 456€ 2016.

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Evasion de France, 4

IV. A Madrid.

 Mardi 21 septembre. Nous redevenons tout-à-fait des civilisés grâce à une rénovation de notre garde-robe ; maintenant, il nous est possible de circuler sans avoir l'air d'évadés du bagne (ce qui était presque vrai). Il s'agit ensuite de régulariser notre situation. Lalong pourra partir par la Légation de Pologne dès mardi prochain. En ce qui me concerne, la Croix Rouge Espagnole m'établira un papier affirmant que j'ai 18 ans, grâce à quoi la police espagnole me laissera tranquille.

 Mercredi 22 septembre. J'ai le papier en question. Le commissariat du quartier nous envoie à la Direccción Generàl de Seguridád, où l'on me dit de revenir à 19h. En fin de compte, on ne m'établira les papiers que le lendemain. Don Casto installe Lelong dans une turne du côté de la Avenida José Antonio et nous prenons pension, pour nos repas, à la Casa Domingo, un petit restaurant très acceptable situé à 5 minutes à pied de la maison.

 Jeudi 23 septembre. Je suis maintenant en règle, mon "volante" ayant été visé au commissariat. Il faudra seulement que je pointe une fois par semaine à la Direccción Generàl de Seguridád, ce qui n'est pas très contraignant, je le ferai scrupuleusement. Le papier qui m'a été remis comporte diverses rubriques, notamment le mode d'entrée en Espagne (train, auto, bateau). La réponse indiquée pour moi est "clandestinamente"… Je suis donc un clandestin en situation régulière !

 Vendredi 24 septembre. Je vais voir Gloria et sa mère ; ma visite les surprend légèrement. L'après-midi, nous allons au cinéma ensemble. Nous avons fait la connaissance de la Señora Buzón et de sa fille, qui avait à peu près mon âge, en 1940, à Arcachon, où elles avaient échoué après la guerre civile espagnole. Le Colonel Buzón, de la garde civile, camarade de promotion du Général Franco, occupait en 1936 le poste très important de Director general de Seguridád, à Madrid et, lors du coup d'état franquiste, il choisit de rester fidèle au gouvernement républicain. En 1939, il dut se réfugier en France avec sa famille et fut ensuite, comme bien d'autres républicains espagnols, interné dans divers camps, notamment à Gurs[1]. Il partit au Mexique après la guerre et y mourut en exil, assez tristement.

Il est piquant de noter que l'oncle de Gloria, le beau-frère de sa mère, n'était autre que le général Muñoz Grande[2], qui commandait la Division Azúl et combattait aux côtés des Allemands sur le front de l'Est. Le frère aîné de Gloria, officier dans la marine marchande, servait sur un bateau américain et sera torpillé en 1944, si bien que sa mère toucha ensuite une pension du gouvernement des USA.

 Samedi 25 septembre. Je fais visiter Madrid à Lelong : Plaza de España, Palacio de Oriente, San Francisco el Grande, Puerta de Toledo, Plaza Mayor. Visite forcément rapide et sommaire.

 Dimanche 26 septembre. Le matin, visite du Prado, mais nous ne pouvons évidemment tout voir, on y reviendra. Lelong admire particulièrement les Greco et je louche sur la Sainte Famille La Perla, de Raphaël.

L'après-midi, novillada[3]. Lelong est emballé, surtout par la maîtrise équestre du rejoneadór[4], et je n'ai qu'une hâte, remettre ça !

 Mardi 28 septembre. A 21 heures, Lelong part pour Lisbonne avec un convoi de Polonais. Pour la circonstance, il s'appelle Robert Anik. Il jubile et se rend compte qu'il a eu une veine insensée. Il sera sans doute en Afrique avant les aviateurs, avec tout leur piston et toute leur assurance !

J'ai su par la suite, en lisant ses carnets, qu'il était allé par bateau de Lisbonne à Gibraltar d'où il aurait dû rejoindre Alger en hydravion, mais il a été retardé une dizaine de jours parce qu'il est tombé sérieusement malade.

Il a participé au Débarquement de Provence le 15 août 1944 dans les rangs du 8éme Régiment de Tirailleurs Marocains : il avait voulu passer dans l'infanterie pour être sûr de participer dans les premiers à la libération, et que l'infanterie devait débarquer et être engagée avant l'arme blindée. Mais son idée était de revenir ensuite dans son Arme d'origine. Le destin ne l'a pas voulu puisqu'il a été tué en Alsace le 10 décembre 1944.

Henry Lelong parti grâce à cette astuce polonaise évidemment monoplace, il faut organiser mon existence madrilène, dont la durée est difficilement prévisible.

Je rends visite au Lycée Français où je rencontre le proviseur, M. Cabillon, que j'avais connu alors qu'il était professeur à Tarbes, et M. Tinel, que j'avais eu comme professeur de Sciences Naturelles jusqu'en 4e. Ils me donnent de bons tuyaux qui me permettent d'obtenir quelques leçons particulières avec des jeunes gens de 3e et 2de, ce qui me procurera des ressources supplémentaires. Je retrouve également Pierrette Malapert, qui avait été en classe avec moi jusqu'en 4e, et qui est maintenant institutrice au Jardin d'Enfants.

Mes amis espagnols hésitent manifestement à me laisser partir en Afrique du Nord. Don Casto, Carrión et le docteur Antonio Gijón[5] m'exposent leurs réticences, qui tiennent à leur connaissance de l'embrouillamini Giraud/De Gaulle, et de la confusion qui en résulte dans la situation politique. Je ne connaissais pas cette situation – hélas parfaitement réelle – et je m'en fichais, mais eux me disaient : "Aqui sabemos múltas cosas"[6] et ne voulaient pas risquer plus tard, me disaient-ils, que Papa leur reproche de m'avoir laissé partir dans ce panier de crabes. Ce point de vue espagnol, logique, ne pouvait pas rester celui d'un jeune Français et je mis donc deux fers au feu.

Avec Carrión, qui connaissait les rouages administratifs, j'entrepris les démarches qui devaient me permettre d'être admis, comme auditeur étranger, à la Escuela Especial de Ingenieros Agrónomos[7] ; je ne perdais pas de vue, en effet, que je voulais faire l'Agro et pensais ainsi rester intellectuellement dans le bain. Ces démarches aboutirent et je suivis effectivement quelques cours dans cette école, nouvellement reconstruite dans la Cité Universitaire. La durée des études était de cinq ans mais l'examen du programme m'avait montré que les deux premières années correspondaient en gros à notre classe préparatoire et à un petit certificat de licence ; je ne suivis donc que quelques cours de deuxième et troisième année.

D'autre part, j'allai voir Monsieur de Bodinat[8], dont Papa m'avait donné les coordonnées. Il m'accueillit chaleureusement et n'eut pas de mal à mettre de l'ordre dans mes idées. Il m'emmena à la Calle San Bernardo, ambassade officieuse de la France Libre et point de passage obligé des évadés de France. Il me présenta à un de ses amis, qui y remplissait des fonctions apparemment importantes et m'inscrivit aussitôt sur les registres de la Croix-Rouge. C'est elle, en effet, qui organisait les départs pour l'Afrique du Nord. Comme j'étais déjà en règle vis-à-vis des autorités espagnoles, je n'avais plus qu'à attendre les événements.

Le mois d'octobre s'écoula donc ainsi, agréablement, je l'avoue, entre les leçons que je donnais, les cours que je suivais, les visites au Prado, le cinéma et les promenades au Retiro. Le dimanche, je déjeunais chez Carrión et y jouais au tute, une sorte de belote, avec ses enfants (sa fille, âgée d'une dizaine d'années, trichait honteusement en regardant le reflet de mon jeu dans mes lunettes !). Puis nous allions à la corrida à la plaza toute proche. Carrión était un afficionado averti et je lui dois les bases de ma culture tauiromachique. Je me souviens en particulier de la corrida d'adieux de Nicanór Villalta, un grand nom de l'arène, inventeur du derechazo[9]. Dans une autre course, une novillada cette fois, je vis toréer les trois frères Dominguín : l'aîné, Domingo, qui était déjà matadór d'alternative, Luis Migúel[10], qui devait faire la formidable carrière que l'on connaît, et le plus jeune, Pepe, je crois. Les trois frères firent un numéro étourdissant, jouant littéralement avec le taureau en se servant uniquement d'une paire de banderilles.

J'eus bientôt un compagnon en la personne du jeune Charles Lavallée, neveu de M. Jacquier et évadé de France, que Don Casto, Bon Samaritain de la CGE, était allé récupérer à Miranda. Il préparait Navale ; nous sympathisâmes tout de suite et fîmes popote ensemble à la Casa Domingo.

A l'occasion d'une promenade au Rastro, le Marché aux puces de Madrid, j'achète sans trop réfléchir un lot de boîtes de lames de rasoir neuves. Heureuse inspiration, car cet accessoire devait se révéler introuvable en AFN et je ne devais en percevoir de l'Intendance qu'une fois mon unité engagée dans la zone des armées, en Italie. J'ai donc vécu sur mon stock pendant plusieurs mois, en faisant durer chaque lame le plus longtemps possible. On obtient un repassage acceptable en frottant la lame sur l'intérieur d'un verre, mais il faut trouver un verre ! Or un militaire n'a que son quart en métal, et le verre était rare en Algérie.

Fin octobre, le camarade Lavallée reçoit une convocation pour le convoi partant le 1er novembre. Nous festoyons dignement pour célébrer ce départ mais en rentrant me coucher Calle Velazquez, j'ai la surprise de trouver dans ma chambre le même papier de la Croix-Rouge, arrivé dans la journée et me convoquant moi aussi à la gare d'Atocha pour le lendemain matin.

D'où une série de coups de téléphone pour prévenir Carrión, Don Casto, qui est en voyage, et tous les amis et connaissances avec lesquels j'avais des engagements divers et variés.

Le lendemain, je suis évidemment à l'heure au rendez-vous, après une nuit un peu écourtée, et Carrión y est aussi pour assister au départ.

Ce convoi de la Croix-Rouge regroupe 1500 Français, provenant en grande majorité du camp de Miranda del Ebro et de divers balnearios où les évadés étaient en résidence surveillée. Ce départ, comme ceux qui l'avaient précédé et qui le suivraient, était le résultat des tractations menées par les Alliés avec le gouverneùent espagnol ; la rumeur affirmait très sérieusement que le tarif de l'échange était d'un sac de blé (100 kg) par évadé de France relâché.

Une fois rassemblés, vérifiés, comptés, recomptés et étiquetés, nous embarquons dans les wagons de 3e classe du train qui doit nous conduire à Màlaga. Je n'ai pas conservé de souvenir très marquant de ce long trajet (24 heures) ; il me permit toutefois, en écoutant le récit des péripéties d'évasion d'un certain nombre de compagnons de voyage, de constater combien Lelong et moi avions eu de chance. Je me souviens en particulier d'un garçon qui totalisait 15 mois d'internement, à Compiègne d'abord puis à Miranda, record peu enviable. Encore ne savais-je pas, à cette époque, que mon ami d'enfance Serge Fatoux avait été pris en tentant lui aussi de franchir la frontière, quelques semaines après moi. Il ne devait pas revenir du camp de Dora[11].

A l'arrivée à Màlaga, on attend assez longtemps sur une voie de garage et cette attente nous paraît interminable : on peut toujours craindre, en effet, un contrordre de dernière minute des autorités espagnoles, sur intervention de l'ambassade d'Allemagne, comme cela s'est déjà produit paraît-il. Gardons notre calme.

On finit tout de même par embarquer sur les deux bateaux français qui sont à quai, le Sidi-Brahim et le Gouverneur Général Lépine ; je suis sur ce dernier. Les bateaux battent pavillon anglais mais le pavillon français sera envoyé dès la sortie des eaux territoriales espagnoles. Appareillage et départ dans l'après-midi ; une escorte de quelques navires de guerre alliés nous attend au large. Nous sommes formés en convoi et faisons route dans l'Atlantique avant de pouvoir, en fin de journée, admirer l'impressionnant rocher de Gibraltar. Le dîner servi à bord est très correct. On voit apparaître des "sergents recruteurs" qui nous distribuent des tracts vantant les mérites de telle ou telle unité et les discussions vont bon train sur "l'armée Giraud" et "l'armée De Gaulle". Je commence à comprendre ce que sous-entendaient les réticences de mes amis espagnols.

Disons tout de suite, pour ne pas y revenir, que tout cela devait progressivement se tasser dans le feu de l'action au sein du CEF (Corps Expéditionnaire Français) comme de la 1ère Armée et de la 2e DB. Ce ne sera pas l'un des moindres mérites de généraux comme De Lattre, Juin ou Leclerc d'avoir su réaliser cet amalgame.

On s'étend comme on peut sur les matelas disponibles (il y en a toujours moins que de demandeurs) et l'on somnole sous les étoiles, avec tout de même un petit zeste d'inquiétude car on prétend qu'il y a des sous-marins allemands dans le coin. Il ne se passe rien, même si des gens soi-disant bien informés affirment qu'il y a eu une alerte dans la nuit. Je dormais et ne me suis rendu compte de rien.

Le 4 au matin, nous arrivons sans encombre à Casablanca sous un beau soleil. Dans le port, on aperçoit les superstructures caractéristiques du cuirassé Jean Bart.

 Nos deux bateaux touchent une terre française et libre. Leur accostage est impressionnant : je n'ai jamais entendu une Marseillaise aussi vibrante que celle qui jaillit alors de nos 1500 poitrines. Elle vient de loin ! Et tous les évadés de France en ont gardé le souvenir gravé au plus profond de leur cœur.

 


[1] Voir Gurs

[2] Décoré en personne par Hitler (1941/42), rappelé en Espagne en février 1943, il devient chef de la maison militaire de Franco, puis Ministre de la Défense (1950-1957) et engage le rapprochement avec les États-Unis. Vice-président de 1962 à 1967 sous Franco mais hostile au rétablissement de la monarchie, il est remplacé par l'amiral Carrero Blanco et meurt en 1970.

[3] Novillada : corrida opposant de jeunes taureaux (moins de 4 ans) à de jeunes toreros n'ayant pas encore pris l'alternative (qui leur donne le titre de matador.

[4] Torero à cheval.

[5] Grand ami de Madeleine Protheau, marraine de mon frère Jean, à qui je rendais souvent visite.

[6] "Ici, nous savons beaucoup de choses".

[7] Ecole spéciale d'ingénieurs en agronomie, fondée en 1876 et qui existe toujours à Madrid.

[8] Charles Henri de Bodinat (1894-1961), X 1914, Croix de guerre 14-18, croix de guerre 39-45, directeur général de Saint-Gobain en Espagne où travaillait aussi M. Fouilloux.

[9] Le derechazo (mot espagnol signifiant « de la droite ») est une figure de la faena, où le torero utilise une cape courte, la muleta. La muleta est tenue dans la main droite et agrandie à l’aide de l’épée tenue elle aussi dans la main droite, le taureau arrivant de la gauche du matador.

[11] Serge Fatoux est mort en réalité à Buchenwald, le 28 février 1944.

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13 mai 2017

Evasion de France, 3

II. De France en Andorre.

Vendredi 10 septembre. Arrivée à Foix à 8h30. Nous déposons les sacs à la consigne et allons prendre un jus dans un café. Puis nous partons sur la route pour attendre le camion qui doit nous faire passer la ligne de la zone interdite. Celui-ci arrive vers 10h. Il est chargé de balles de paille entre lesquelles un espace a été aménagé ; c'est un abri peu confortable mais sûr (renouvelé du Cheval de Troie…) et c'est là que nous nous introduisons. L'expédition se compose, outre Lelong et moi, des lieutenants de cavalerie Dorange et Roux (très pressés de prendre le large, nous l'apprendrons, car ils sont condamnés à mort), et d'un groupe d'aviateurs comprenant le commandant Garde, un lieutenant et deux sergents chefs. Plus, bien entendu, la personne chargée de l'expédition, qui nous est présentée sous le nom de M. Canal.

C'est à ce moment que Papa nous perd de vue. J'imagine sans peine, avec le recul du temps, ce que pouvaient être ses pensées en cet instant. Maman m'a souvent dit, plus tard, que seule la présence de Jacques, alors âgé de deux mois, l'avait retenu et empêché de partir, lui aussi, rejoindre l'Armée d'Afrique.

Dans la paille, on est plutôt serrés. A chaque arrêt, on se demande si ce n'est pas la ligne. Finalement, un peu avant midi, arrêt prolongé ; au bout d'un temps qui nous paraît bien long, on nous fait sortir de notre cachette (il était temps !). Nous sommes dans un garage, celui de l'entreprise électrique dont le camion nous a transportés. Nous passons aussi discrètement que possible au Q.G. d'icelle, ce qui nous fait traverser la moitié du bled qui a nom Les Cabannes. Arrivés là, nous déjeunons, le repas est fourni sur place, ce qui économise nos vivres. On entend à travers la cloison des conversations en allemand dans la pièce voisine : c'est le poste de police local !

Puis jusqu'à 9h du soir, repos. A ce moment, nous reprenons silencieusement le camion, qui nous emmène jusqu'au point de départ de la benne de service de l'usine en construction. Trajet aérien au clair de lune, qui ne manque pas de charme ; nous sommes à plat ventre dans le fond de la benne, pour ne pas être visibles : ça ne permet pas de voir le paysage mais évite d'avoir le vertige car ça se passe évidemment à ciel ouvert. Un peu avant 23h, nous sommes à l'usine.

Un repas substantiel nous est encore fourni, sous l'œil attendri du guide qui doit nous conduire en Andorre. C'est un vieux pâtre qui porte allègrement ses 64 ans ; son béret gigantesque excite l'admiration. Enfin arrive l'heure du départ pour la frontière : nous avons au moins quatorze heures de marche devant nous.

Avant le départ de l'usine pour cette longue marche, Lelong allège son sac d'un certain nombre d'impedimenta qu'il juge superflus, vêtements notamment, dont il fait un tas qu'il confie à "l'organisation". Conséquence bien imprévue, celle-ci envoya le paquet à la famille Lelong. Recevant le paquet, de provenance inconnue et sans un mot d'explication, sans doute en septembre ou octobre, Mme Lelong en tira la conclusion tragique que son fils avait été tué lors de sa tentative d'évasion et qu'une bonne âme lui renvoyait ses effets personnels. Elle ne fut détrompée qu'assez longtemps après, lorsqu'elle sut enfin qu'Henry était bien arrivé en Afrique du Nord.

Le groupe des aviateurs, pleins d'ardeur combative, se demandait avec inquiétude si nous pourrions suivre le train d'enfer qu'ils se proposaient de mener (nous, c'est-à-dire "les jeunes" : les lieutenants, Lelong et moi). Ne présumant pas de nos forces, nous ne faisons pas de pronostics.

A 24h, départ. M. Canal et un jeune ingénieur centralien de l'usine nous font un bout de conduite. A la caravane s'est joint le neveu du guide, réfractaire du STO, et qui a nom Ballestou.

 Samedi 11 septembre. Départ rapide, et bientôt une montée très raide, grimpée à vive allure. Ma forme laisse à désirer car je rame quelque peu. Les renseignements sont d'ailleurs rassurants : nous avons devant nous quatre heures de plat. En fait, le plat en question monte sans arrêt, la plaisanterie est de mauvais goût. Je commence à avoir des inquiétudes sur l'arrivée ; ce qui me console, c'est que les aviateurs rament au moins autant que moi.

Vers 5h, le guide déclare que l'on est arrivé à un passage délicat et qu'il vaut mieux attendre le jour. Donc repos ; personnellement, ça m'arrange. Enfin, sur le coup de 6h30, on repart. Chose curieuse, je me sens en pleine forme, c'est ce que les sportifs appellent le deuxième souffle. Au bout d'un certain temps, dans une longue montée herbeuse (au moins ¾ d'heure), l'aviation donne des signes manifestes d'épuisement. Dans le lointain, on distingue un col et le guide nous dit : "C'est là qu'il faut aller". La Basane et moi sommes plein d'ardeur.

Ces montagnes sont d'ailleurs magnifiques ; rien que pour ça, je ne regrette pas le déplacement. Henry Lelong, moins habitué que moi à la montagne mais en très bonne condition physique, les admire également. Je connaissais un peu ce type de montagne. En effet, la tradition de la "Fume" toulousaine (classe de préparation à l'Agro) était, en fin d'année scolaire, de faire une grande excursion dans la nature ; le prétexte était géologico-botanique mais la vraie raison était, je pense, de permettre aux élèves de décompresser un peu. Et cette excursion de trois jours avait eu lieu en juin 1943 dans la région de Lavelanet, au Pic de Saint-Barthélemy, tout près de Monségur et à une vingtaine de kilomètres au nord-est de notre itinéraire d'évasion.

Nous suivons maintenant une ligne de crête qui domine, des deux côtés, une série de laquets[1]. L'avia est de plus en plus lamentable et nous oblige à une allure très lente : ils n'étaient manifestement pas préparés à une telle épreuve physique. Mal chaussés, ils n'ont pas de sacs à dos et transportent leur baluchon à la main, dans des sortes de sacs de plage ! Ils n'en ont que plus de mérite à faire face !

Vers 9h, arrêt : nous sommes à 2h ½ de la frontière. D'après ce qui nous avait été annoncé, le passage aurait dû s'effectuer entre 6h et 8h ! Bien que les Chleuhs soient sans doute dans les parages, il est décidé de tenter le passage dès maintenant, on verra bien.

Au lieu d'aller au col que nous avions vu, nous passerons à sa gauche. Les passages sont parfois intéressants, et le rocher n'est pas mauvais. Très loin en arrière, on aperçoit de temps en temps l'avia. Nous atteignons un premier lac, dominé par un énorme piton rocheux derrière lequel on a de bonnes raisons de penser que se trouvent les Chleuhs (je prends une photo[2]). Nous passons au-dessus de ce lac, pour attraper les "échelles" qui nous permettront d'arriver à l'étage supérieur. Le guide étant resté en arrière pour remorquer l'avia, nous trouvons la voie d'accès par nos propres moyens. Enfin on arrive à un deuxième lac : nous sommes, théoriquement, en Andorre ; en conséquence de quoi, nous allons déjeuner. Mais alors que nous allons goûter les joies soporifiques de la sieste, le guide s'aperçoit que nous n'avons pas encore passé la frontière. Nous avons paisiblement déjeuné sous le feu éventuel des douaniers chleuhs ! Nouvelle montée, et 20 minutes après, nous sommes enfin en Andorre. Il est environ 13h30.

Nous n'avons plus qu'à descendre, en utilisant ce qu'on ose appeler des chemins dans ce pays. Cependant, au bout de plus d'une heure de descente, on atteint la "route nationale", qui n'est qu'un chemin vicinal mal entretenu. Je pars devant, pour envoyer un télégramme à Madrid, ç la Central de Aisladores. Le premier bled, celui où nous devons nous arrêter, s'appelle Canillo, c'est de là que je téléphone mon télégramme à Andorra : il ne parviendra jamais à son destinataire.

Comme gîte pour la nuit, nous ne disposerons que de paille. Jugeant cela insuffisant, le lieutenant Roux et moi partons en expédition ; elle est couronnée de succès car le brave homme qui tient le téléphone, impressionné par l'honneur d'héberger des officiers français, nous offre des lits, nous, c'est-à-dire la Basane, le neveu du guide et moi. L'avia couchera dans la paille !

On dîne au restaurant. Faute de pesetas, il faut payer en francs, au change de 17 francs pour 1 peseta. Ça met le repas, pour cinq, à 1800 francs[3] !

Puis, avec une âpre jouissance, nous nous mettons au lit ![4]

 Dimanche 12 septembre. La journée commence par un PDDM composé de vrai café au lait et de vrai pain, luxe inconnu depuis trois ans dans la France occupée. Il est décidé d'attendre l'argent que j'ai demandé par télégramme, puis de prendre un guide pour passer la frontière espagnole et la zone réservée des Pyrénées (nous rêvons !). Nous déjeunons avec nos provisions et attendons les événements. Ceux-ci se présentent sous la forme de Ballestou, qui est allé voir des parents à Escaldes. Il faut aller à ce patelin, distant d'une dizaine de kilomètres.

Exécution du mouvement, les sacs étant portés par l'auto de l'agent anglais en Andorre.



[1] Tout petits lacs.

[2] Non retrouvée…

[3] Soit 410€ environ.

[4] Après avoir confronté l'examen de la carte avec mes souvenirs, je pense que la benne nous a menés au barrage en construction de la Riète, et que nous avons passé la frontière entre le Pic de Serrère et le Pic de la Portanelle.

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12 mai 2017

Evasion de France-2.

En Bigorre.

 Cette histoire commence le 24 août 1943, jour présumé de mon départ aux Chantiers de Jeunesse. Je m'engage sur la pente savonnée de la dissidence et je deviens donc, de ce jour, un "insoumis". Il paraît que ça devait me valoir (comme à d'autres) une condamnation à dix ans de travaux forcés, heureusement par contumace. Mais quelques années après, alors que j'étais déjà sous-lieutenant, Papa devait être convoqué à la gendarmerie de Tarbes où on lui demanda où se dissimulait son mauvais sujet de fils ! Sa réaction vis-à-vis des braves pandores fut, paraît-il, empreinte de vivacité (c'est une litote…). L'adjudant-chef, qui connaissait papa de longue date et avait été son complice dans la Résistance, étouffa rapidement ce pas de clerc de l'autorité militaire !

 Jeudi 26 août. Alerte ! Il y a, paraît-il, une descente de police dans les environs. Je reste au lit, muni d'un certificat médical attestant que je suis "atteint d'entérocolite aigüe". En fait, c'est une fausse alerte, néanmoins, il est préférable de changer d'air et Papa va me trouver un point de chute.

 Samedi 28 août. Départ pour la campagne à 15h30. Arrivée à Maubourguet[1] vers 19h15. Je dîne chez le camarade Weill et couche chez un boucher-hôtelier. Weill était un routier Eclaireur de France, un peu plus âgé que moi, dont j'avais fait la connaissance pendant l'été 1941, à l'occasion d'un grand camp de district à Arudy. Son totem était Toucan. Il était étudiant et avait appartenu à la troupe théâtrale EDF de Bordeaux, "Les Troubadours d'Aquitaine" ; il nous enseigna notamment Caracalla[2] ! Il s'est, lui aussi, évadé de France, et s'est engagé à la 2e DB au Maroc. Il a renoncé aux EOR pour suivre la Division Leclerc et a été tué, comme radio de char, au lendemain de la libération de Paris, lors de l'attaque du Bourget, le 28 août 1944.

 Dimanche 29 août. A 7h, départ en vélo avec M. Destout et Mlles Janine et Yvette Ducru. Arrivée à Isotges[3] vers 9h. L'après-midi, pêche au filet dans l'Arros et baignade générale.

 Lundi 30 août. Le matin, je vaccine les lapins parce qu'il y a une épidémie de je ne sais quoi : première injection sous-cutanée de 1 cm3. Puis nettoyage des clapiers, rendu nécessaire par les nombreux décès des habitants. L'après-midi, nettoyage et binage dans le jardin.

 Mardi 31 août. Suite du nettoyage du jardin et travaux agricoles divers.

 Mercredi 1er septembre. Jardin le matin. Les ouvriers agricoles ont arrosé la fin du dépiquage[4] et sont saouls comme toute la Pologne. Grandes discussions, moitié en patois et moitié en français. Le soir, affût aux lapins qui ne donne rien.

 Jeudi 2 septembre. Coup de téléphone de Papa m'avertissant d'avoir à rejoindre mon port d'attache l'après-midi. Exécution du mouvement via le train et le vélo, mais ce n'est pas encore le vrai départ. En attendant, je serai hébergé chez Mme Hugonneau. Je fais la connaissance de Henri Lelong : Saint-Cyrien de la promotion 1942 Croix de Provence, il est déjà sous-lieutenant, cavalier et "fana basane"[5]. Il a été aiguillé sur la même filière Deuxième Bureau, vient de Touraine où réside sa famille et est planqué quelque part à Tarbes.

 Lundi 6 septembre. Re-départ pour Isotges, par vélo et train. On coupe les cimes de maïs puis on vendange, d'où une étude expérimentale des propriétés du vin nouveau. Je poursuis des travaux pratiques d'agriculture appliquée, ce qui me maintient en bonne forme physique. J'ai également l'occasion de participer discrètement à une réception de parachutage de conteneurs divers dont j'ignore le contenu, sans doute des armes. Détail curieux, ce fait m'a été mentionné lors de l'enquête de sécurité que j'ai subie en 1964 pour obtenir mon habilitation C.E.A.[6] C'est aussi pendant ce séjour que j'ai pour la première fois en mains une mitraillette STEN[7]. C'est un engin rustique, horriblement dangereux pour l'entourage, la culasse mobile ayant la mauvaise habitude de repartir toute seule en arrière en cas de choc sur la crosse (si on peut appeler ainsi un bout de ferraille replié), réarmant la bête et faisant partir dans le décor une rafale involontaire ; heureusement, je n'ai eu droit qu'à une présentation statique, avec démontage et remontage.

 Jeudi 9 septembre. A 14h10, coup de téléphone paternel : prière de prendre le train à Tarbes à 18h, direction Toulouse. Je pars à vélo et trouve Papa à Maubourguet avec une auto. Je passe à la maison, place de Verdun, pour compléter mon sac à dos avec du linge et quelques vivres ; je laisse ma carte d'alimentation à Maman mais j'emporte une carte de visite de Papa, qui devait se révéler un précieux sésame dans les agences CGE. Je me munis aussi du carnet d'adresses CGE. Puis j'embrasse Jacques dans son berceau, et Maman qui a du mal à maîtriser son émotion ; moi, je ne m'en rends pas compte, je ne pense qu'à l'aventure qui m'attend. Jean regrettera de n'avoir pu me dire au revoir, lui aussi, mais je pense à la réflexion que les parents ont eu raison de ne rien lui dire alors car un policier qui connaît son métier n'en a pas pour longtemps à tirer gentiment les vers du nez d'un garçon de onze ans. Dure nécessité du cloisonnement !

Un vélo-taxi m'emmène à la gare où je retrouve Henri Lelong. Papa nous accompagnera jusqu'où il pourra. Il était, je pense, chargé de veiller au bon déroulement de l'opération, comme devait me le confirmer, beaucoup plus tard, Mme Lelong mère.

Nous allons à Foix et prenons des billets aller ET retour, pour prouver, en cas de contrôle de police, que nos intentions sont pures ! Prétexte du voyage : Papa, sous-directeur de l'usine de l'Electro-céramique à Bazet, était en mission et allait voir dans la région de Foix un de ses fournisseurs (de talc ou de feldspath, je crois) ; nous l'accompagnions en tant qu'étudiants, pour nous instruire en géologie ariégeoise. Il est possible que, par prudence, Papa ait effectivement fait cette visite après notre départ.

Nous dînons au wagon restaurant et arrivons à Toulouse à 21h. Nous ne sortons pas de la gare et il faut tuer le temps jusqu'au lendemain, 5h30, heure du train pour Foix. Vidés du buffet à 23h30, nous avons la veine de trouver un wagon "nacht Mulhouse" qui nous offre des banquettes relativement confortables.



[1] 28 km au nord de Tarbes.

[2] Pièce parodique en un acte, de Dumanoir et Clairville, sur la Rome antique.

[3] A 22 km au nord de Maubourguet.

[4] Faire sortir le grain de l'épi en le foulant ou en le passant sous un rouleau.

[5] = passionné d'équitation 'de "fana" et "basane", cuit recouvrant une partie du pantalon d'équitation et, par extension, l'équitation.

[6] Commissariat à l'Energie Atomique.

[7] La mitraillette Sten (modèle Sten Mark II, en réalité un pistolet-mitrailleur) est une arme fabriquée en Angleterre à partir de 1941. Elle est facile à démonter et à entretenir, légère et maniable, pratique d’utilisation, à tel point que l’on disait à l’époque qu’elle pouvait être faite par n’importe quel garagiste. Parachutée par les Alliés dans des containers sur le territoire français, la Sten permet aux résistants de se doter d’une puissance de feu nouvelle. Grâce à sa petite taille, elle se dissimule aisément. Pourtant la Sten a plusieurs défauts. Elle doit se manier avec précaution car elle peut s’enrayer facilement et surtout, une fois armée, elle peut déclencher une rafale de balles à l’improviste.

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30 avril 2017

Evasion de France. Claude, 1943.

Après avoir été grenobloise, versaillaise, madrilène, parisienne et francilienne, la famille Robert Monbeig habitait Tarbes depuis septembre/octobre 1940. C'était l'une des conséquences des bouleversements de l'époque. Papa appartenait à l'Electro-céramique, filiale de la Compagnie Générale d'Electricité, et c'est assez logiquement qu'après sa démobilisation en juillet 1940, il rejoignit l'usine de sa Société, située à Bazet[1], à quelques kilomètres au nord de Tarbes. La cellule familiale se composait alors des parents et des trois garçons : Claude (17 ans), Michel (11 ans) et Jean (9 ans) ; elle devait s'accroitre d'une unité en juillet 1943 avec l'arrivée de Jacques.

C'était le deuxième séjour de la famille dans le chef-lieu des Hautes Pyrénées. Le premier avait eu lieu d'octobre 1937 à avril 1938, ce qui m'avait valu de faire les deux premiers trimestres de ma classe de seconde au Lycée de Tarbes et le troisième au Lycée Michelet, à Vanves. Ce n'était là pour moi qu'un épisode d'une vie scolaire et universitaire assez bahutée, reflet des migrations imposées à notre famille par les circonstances[2].

Je retrouvai Tarbes avec un certain plaisir car je m'y étais fait de très bons camarades chez les Eclaireurs de France[3] dont le chef local, Jean Védère (Isard Bigourdan) alignait 29 étoiles d'ancienneté car son entrée en scoutisme remontait à la création de la première troupe EDF[4], en 1911 ! C'était un animateur passionné et c'est sous sa houlette que, nommé Chef de Troupe, je fis en moins d'un an passer l'effectif de 3 à 8 patrouilles. Je participais aussi, quand je pouvais, à des sorties en montagne avec le Clan Routier[5] ; j'y pris goût et poursuivis cet entrainement qui fit de moi un pyrénéiste acceptable : cela devait m'être bien utile plus tard.

La famille Monbeig ayant de la suite dans les idées, et dans les jambes, le piolet dont je fis l'acquisition en 1941 appartient maintenant à mon neveu Renaud, fils de Jean, qui lui a fait "faire" le Mont Blanc. 

Jusqu'à l'occupation de la zone Sud par les Allemands en novembre 1942, Tarbes possédait encore une garnison assez importante, et notamment l'Ecole de Cavalerie de Saumur[6]. Papa, qui avait fait en 1940 une brillante campagne comme capitaine du Génie (plusieurs citations en six semaines !) était resté très lié avec le milieu militaire et les propos que j'entendais à la maison étaient toujours résolument anti-allemands ; j'étais bien "conditionné".

A la fin de l'année scolaire 1942-43, je me trouvai dans l'obligation de rejoindre les Chantiers de Jeunesse[7], car je ne pouvais plus être sursitaire. Cette perspective ne m'enchantait nullement, d'autant que le bruit courait avec insistance que la classe 1943 (la mienne) serait prochainement requise et envoyée en Allemagne[8] ; cette seule idée me hérissait : pas question de se laisser embarquer chez l'ennemi, dont je venais avec rage de voir les drapeaux flotter sur Paris ! J'appartenais d'ailleurs depuis avril, à Toulouse, à un mouvement de résistance étudiant qui avait recruté dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles, et dont je devais retrouver plusieurs membres à Alger[9].

Dès le mois de juillet 1943, après mon échec à l'Agro, je fis donc part de mes intentions à Papa. Il approuva ma décision mais ne voulait pas entendre parler de "prendre le maquis", sa solide formation d'officier d'active lui faisant manifestement considérer cette formule avec beaucoup de réticence. Je pense que ses activités clandestines (que j'ignorais[10]) l'amenaient à en savoir suffisamment sur ce sujet pour qu'il se refusât à laisser son fils s'engager dans cette voie. La suite des événements dans le Sud-Ouest prouva qu'il avait raison : les maquis y firent certes preuve d'héroïsme mais au prix de trop lourdes pertes[11].

Papa me mit donc le marché en main : "d'accord pour ne pas aller aux Chantiers, mais alors c'est l'Armée d'Afrique et je me charge de te faire partir par une filière Deuxième Bureau".

C'est évidemment grâce aux liens qu'il avait conservés avec le milieu militaire, devenu clandestin, que Papa put me faire partir par cette filière, relativement sélective.

J'acceptai sans hésiter. En attendant et pour ne pas me laisser dans l'oisiveté, Papa me fit travailler comme stagiaire au bureau de dessin de l'usine de Bazet ; cela me fut très profitable et dura tant que j'eus une existence "légale", c'est-à-dire tant que je n'étais pas censé avoir déféré à la convocation des autorités vichyssoises.

Cette convocation était pour le 24 août et je vais narrer ce qu'il advint après cette date fatidique. Je m'appuierai dans ce récit sur mon journal de bord, rédigé à chaud à Madrid en octobre 1943[12], et sur les carnets de mon camarade d'évasion Henri Lelong, que j'ai pu consulter lors d'une visite à sa mère en février 1992 ; pour les souvenirs concernant le Maroc, l'Algérie, l'Italie et l'Alsace, j'ai fait appel à ma mémoire et à des lettres conservées par ma famille[13].

J'ai toutefois transcrit en langage "usuel" ce que j'avais rédigé en termes estudiantins, mais je n'ai rien changé aux appréciations parfois… abruptes… que j'y portais à l'époque. Le sapeur radio de vingt ans n'avait (heureusement !) pas encore acquis la saine philosophie du chef de bataillon breveté honoraire qui se replonge, cinquante ans après, dans les souvenirs d'un modeste artisan du succès des armes de la France.

 



[1] Voir Annexe 1

[2] Papi, qui travaillait pour la CGE à Madrid, avait dû rapatrier sa famille d'abord, lui ensuite, au moment de la Guerre d'Espagne.

[3] Mouvement scout laïque créé en 1911.

[4] Eclaireurs de France. Le mouvement s'est appelé EEDF (Eclaireurs et Eclaireuses de France) en 1964.

[5] Scoutisme traditionnel.

[6] Voir Saumur

[7] Voir Chantiers

[8] Le bruit faisait plus que courir puisque la classe 1942 partit en juillet 1943.

[9] Le réseau Maurice. Voir annexe 2.

[10] Et que nous ignorons toujours…

[12] Pas retrouvé

[13] Pas retrouvées non plus…

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