Mémoires d'un artilleur

17 septembre 2017

Les Merlinettes

Lors du débarquement du 8 novembre 1942, les effectifs français sont limités. Il devient nécessaire d'envisager l'incorporation de femmes volontaires dans les services auxiliaires de l'armée.

De grandes affiches vont être placardées dans les rues du Maroc et de l'Algérie, puis à Tunis après la libération de l'occupation allemande. Ces affiches représentaient une jeune fille blonde et une jeune fille brune, militaire, avec la légende : "Jeunes filles, engagez-vous, votre place dans les bureaux permettra à un homme de prendre les armes pour reformer notre armée".

L'afflux de ces volontaires fut considérable. Triées et choisies avec le plus grand soin, aussi bien pour leurs compétences que pour leurs qualités morales, les femmes du corps expéditionnaire français, depuis le premier jour jusqu'à la fin de la campagne d'Italie ont fait preuve d'une tenue magnifique.

Poussées par la même flamme que les hommes, par le même idéal patriotique, augmenté d'être en terre étrangère, loin de la France occupée, ces Françaises se sont engagées volontaires pour la durée de la guerre. Certaines n'avaient pas 18 ans mais la classe 45 était la première admise au recrutement. Nous allions vivre confondues dans le meilleur esprit de camaraderie, appartenant à toutes les classes de la société, jeunes filles du peuple ou portant les plus grands noms de l'armorial.

Officiers et soldats du C.E.F., moqueurs et sceptiques au début de la campagne, se sont bientôt inclinés avec respect devant ces camarades "au féminin".

Rien ne nous obligeait à quitter notre famille. Nous aurions pu rester tranquillement à regarder de loin les événements se dérouler. Les combattants hommes mobilisés en Afrique et rejoints par tous ceux qui avaient répondu à l'appel du général de Gaulle feraient leur devoir. Mais voilà, pour la première fois dans l'histoire, la patrie faisait appel à ses filles. Pouvait-on rester insensible ? La Lorraine que j'étais ne pouvait répondre que "présente".

En accord avec le général de Gaulle, le général Merlin avait créé à Alger, dès février 1943, le corps féminin des transmissions. Le surnom de "Merlinettes" était lancé. Ces jeunes filles, engagées volontaires pour la durée de la guerre, allaient faire partie du corps expéditionnaire français en Italie en qualité de simples soldats. Les jeunes femmes déjà incorporées, qui venaient du Maroc ou d'Algérie, après une visite médicale très sérieuse et des tests d'aptitude préalables à la formation d'opératrices des transmissions, faisaient leur instruction à Hydra (Alger).

Engagées sitôt la libération de Tunis par les Alliés en mai 1943, nous étions internes au lycée Armand Fallières, à Tunis, sous le commandement du capitaine Delorme (père blanc de Carthage), aumônier général de toutes les troupes d'Afrique du Nord, particulièrement sévère sur la bonne moralité de ses "ouailles". "Vous oubliez votre condition féminine, vous devenez des soldats", dira-t-il dès le début. La mutation dans la peau d'un garçon ne se fera pas sans mal, l'égalité des sexes n'avait pas encore vu le jour. Finis la coquetterie, le maquillage, etc.

Déclarées "bonnes pour le service", nous étions strictement soldats de deuxième classe, classe 45, incorporées au 44e bataillon de transmissions de Tunis.

Tous les matins durant quatre mois, nous allions suivre des cours des trois disciplines des transmissions : radio, télétypiste, standardiste… Nos instructeurs du génie nous formaient avec patience et compétence. Ils nous apprirent même les installations des postes de communication. Nous montions dans les arbres (faute de pylônes) pour tirer les lignes aériennes. Les épissures devaient être parfaites.

Nous étions de véritables petits sapeurs. Rapidité et dextérité seraient primordiales dans la fonction qui allait être la nôtre : transmettre principalement les messages codés.

Les après-midi étaient réservés aux exercices physiques... tous les entraînements destinés aux "bleus" nous étaient imposés... l'enseignement militaire nous était dispensé avec vigueur. Nous avons été habillées en civil jusqu'au jour où un tailleur militaire vint prendre nos mesures pour confectionner nos uniformes de "soldats". Il coupait des jupes pour la première fois dans l'armée... Notre première permission chez nos parents en tenue fut aussi celle de l'au revoir. "Faites en sorte de faire respecter l'uniforme que vous portez", avait ajouté le Père Delorme.

Après cinq mois, fin prêtes en technique, théorie et pratique, nous allions quitter Tunis pour Alger, mutées au 45e bataillon de transmissions, en vue de regrouper toutes celles qui partiraient au C.E.F.

Le rassemblement sous les tentes installées à Hydra, sur les hauteurs d'Alger, nous fit découvrir cet amalgame de tous les services du C.E.F. réunis dans un même esprit, un même idéal. Nous n'allions pas être les combattantes de première ligne, mais nous porterions sur notre cœur le même insigne en cuivre, le coq gaulois qui se dressait sur ses ergots. Nous allions représenter un seul et unique soldat, le soldat de l'Armée Française d'Italie de 1944.

A Hydra, l'entraînement physique sera intensif. Nous embarquerons sur un transport de troupes anglais. Dorénavant, nous appartenons à la compagnie 807 des transmissions du C.E.F.I.

Après la campagne d'Italie, ce fut l'épopée de la Première Armée Française et le général d'armée Jean de Lattre de Tassigny pouvait écrire :

"Les volontaires féminines de la Première Armée, quelle que fût leur tâche, obscure ou exaltante, ont fait preuve d'un dévouement souriant, d'un zèle sans défaillance, certaines d'un héroïsme magnifique. Elles peuvent être fières de la part qu'elles ont prise à notre victoire. Que demain sous l'uniforme encore ou de retour dans leurs foyers elles restent intimement fidèles à l'esprit de l'armée "Rhin et Danube". Ainsi continueront-elles à bien servir la France. 

http://babelouedstory.com/thema_les/debarquement_provence/9505/9505.html

Hiver 1942 en Afrique du Nord. Le général Lucien Merlin commande les transmissions des trois armées. C'est à son initiative qu'une campagne de recrutement atypique est lancée par voie d'affichage. A travers la Tunisie, l'Algérie et le Maroc, des visages féminins et slogans accrocheurs recouvrent les murs des villes et des villages : "Pour libérer la France. Françaises, venez au Corps Féminin des Transmissions" ou "Françaises, engagez-vous dans les Transmissions". Le but de l'opération : inciter les femmes à venir gonfler les rangs du Corps féminin des transmissions (CFT). Les volontaires engagées au sein de ce corps auxiliaire sont bientôt surnommées "Les Merlinettes", renvoyant au patronyme de leur créateur.

 1 275 opératrices

Une incorporation devenue nécessaire, explique l'historien Luc Capdevila, spécialiste de la guerre et du genre en France : "Le recrutement des femmes dans les armées intervient à une période de pénurie drastique du point de vue des ressources humaines. Les femmes sont donc recrutées pour soulager les hommes d'autres tâches : combats et gros-œuvre, c'est-à-dire travaux liés à la logistique et aux infrastructures." Ainsi, les Merlinettes assurent les transmissions de données en occupant les postes d'électriciennes, téléphonistes, opératrices radio, standardistes, baudotistes ou encore télétypes. 1 275, c'est l'effectif initial du CFT, réparti au sein des trois armées (Terre, Air et Marine). Le CFT a une particularité, souligne le chercheur : "C'est la première fois qu'un corps spécifique de femmes soldats sans missions qui relèvent d'un corps traditionnel est créé." Auparavant, les femmes œuvraient surtout dans le domaine sanitaire, en tant qu’ambulancières, infirmières ou secrétaires. Autre spécificité de ce corps selon Luc Capdevila, "c'est qu'il existe en son sein, des commandements intermédiaires dirigés par une femme et un homme, tandis que le reste de la hiérarchie est exclusivement masculine", ajoute-t-il.

Le CFT et la féminisation des rangs

"Il fallait deux femmes pour remplacer un homme." C'est lors de ses recherches sur le rôle des femmes dans l'armée que le chercheur tombe sur cette citation inscrite dans une note de l'armée de l'Air. Des mots issus de la plume d'un phallocrate ? Pas si sûr selon l'historien : "Ces quelques mots sont le reflet de la mentalité de l'époque." Ce slogan qui apparaît sur les affiches marouflées en Afrique du Nord confirme la tendance : "Jeunes filles, engagez-vous, votre place dans les bureaux permettra à un homme de prendre les armes pour reformer notre armée". Quoiqu'il en soit, en avril 1944, on dénombre 1 095 Merlinettes, dont 37 officiers et 121 sous-officiers. 377 participent à la campagne d'Italie et font partie intégrante du corps expéditionnaire français du général Juin. 150 opératrices prennent part à la campagne de Tunisie. Lors du débarquement de Provence et de l'opération Anvil Dragoon, elles suivent les forces françaises de Libération.

In fine, le Corps féminin des transmissions illustre l'engagement spontané des femmes dans l'Armée française de Libération. Avec le Service de santé des armées, l'arme des transmissions est la première armée à féminiser les rangs. Luc Capdevila décrit "une rupture dans la représentation de la femme patriote" et "un processus d'émancipation féminine comme gage de citoyenneté".

Sources :

http://www.fondationmarechaldelattre.fr/images/texte/DP13.pdf

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Le Réseau Maurice

Dès 1940, certains militaires de carrière, démobilisés par l’armistice du 22 juin 1940, rejoignent les forces alliées en Angleterre ou en Afrique du nord. Leur premier souci est de constituer un réseau de passage de la frontière pyrénéenne. Dans ce but, ils prennent contact avec des officiers spécialistes du renseignement ou avec les agents du B.C.R.A. et se structurent peu à peu. Le réseau Maurice est parfaitement représentatif de cette démarche.

Le réseau réunit, dans un premier temps, quelques cadres des services de renseignement français, comme les capitaines Paillole et Pivet, ou le général Maurice Mollard (auquel on rend hommage après son arrestation en 1943 en baptisant ce réseau anonyme de son prénom), ainsi qu’un important contingent de cavaliers en activité ou réservistes. Puis, il s’ouvre à d’autres catégories de militaires.

Le réseau attire immédiatement l’attention des alliés, d’abord, en raison de son efficacité, ensuite, parce qu’il procède lui-même à la sélection des candidats, tous militaires professionnels. Il bénéficie ainsi d’aides financières et matérielles importantes, de la part de Londres. Durant ses premiers mois d’activité, en 1942, il utilise surtout des filières qui traversent la Catalogne, puis, il développe sa trame sur toute la longueur de la frontière, principalement en Ariège et dans les Basses-Pyrénées. Il est alors un des principaux réseaux de passage de l’ORA.

Les principales voies de l’antenne basco-béarnaise, sont placées sous les ordres du commandant (puis colonel) Pouey-Sanchou et du commandant Fatigue. Elles passent par Oloron, les vallées d’Aspe et d’Ossau, Tardets et la forêt d’Iraty. D’excellents résultats y sont enregistrés, avec plusieurs centaines de passages d’agents de renseignements des services secrets alliés.

La ligne d’Arudy est particulièrement sollicitée en 1943, lorsque le commandant Conze, responsable tarbais, décide d’y faire converger les militaires originaires de la région de Toulouse. Les candidats sont rassemblés à l’Hôtel des Sports, avant d’être conduits à la frontière par la vallée d’Ossau.

Cependant, malgré les précautions, plusieurs convois sont victimes d’arrestations et de trahisons. C’est notamment le cas sur la ligne Navarrenx-Tardets-Licq-Arette, au printemps 1943, puis surtout en juillet, avec le retournement d’un passeur, D.E., ouvrier espagnol travaillant dans les chantiers d’altitude. Sa trahison provoque, non seulement, l’arrestation de deux convois d’évadés et leur déportation, mais aussi, la neutralisation d’une partie du réseau, en France comme en Espagne. Après ce retentissant échec, les cadres du réseau imposent une nouvelle mesure de sécurité, l’authentification par un demi-billet de cinq francs, déchiré à Toulouse par le chef de convoi, remis par l’évadé au passeur lors de son arrivée en Espagne et restitué enfin au chef de convoi, qui possède l’autre moitié, afin de justifier la réussite de l’opération (donc le salaire à recevoir).

                        Claude Laharie

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Claude Monbeig; le métier d'exportateur

Au cours de ce quart de siècle de vie professionnelle civile, j'ai vécu les prodigieuses mutations de l'informatique, rendues possibles par des bonds technologiques qui sont loin d'être achevés. Il m'a fallu suivre, au moins pour pouvoir parler convenablement des matériels et des systèmes que j'avais à vendre.

J'ai consacré plus de la moitié de ces années à l'exportation et, pour parachever la formation que donnent les Ecoles de Commerce, je voudrais ajouter quelques remarques à ce sujet.

 

  • L'exportation est un métier de professionnel qu'on ne peut pas faire à moitié, ni à mi-temps.
  • Il faut pouvoir s'appuyer sur une cellule familiale solide capable de supporter les nombreuses absences.
  • Il faut une santé à toute épreuve car les décalages horaires et les changements de climats sont éprouvants, sans oublier que le rythme du travail sur place est souvent en dents de scie.
  • Il faut avoir des nerfs solides et beaucoup de calme, pour ne pas s'emballer ni se désespérer trop vite.
  • Il faut savoir prendre des initiatives, rendre compte à bon escient mais ne pas abuser du "parapluie" hiérarchique.
  • Il faut garder une large curiosité intellectuelle toujours en éveil, prendre la peine de connaître un minimum de l'histoire et de la situation du pays où l'on se rend et se ménager un peu de temps pour faire du tourisme intelligent (musées, monuments…). On a ainsi des sujets de conversation qui prouvent au prospect que l'on ne s'intéresse pas qu'à son argent !
  • Il faut être d'une loyauté à toute épreuve envers son patron.

 

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Claude Monbeig, RITA, USA

Au début de 1984, je reçus une nouvelle mission : la responsabilité commerciale, pour ma société, de vendre le RITA aux Américains. C'était un énorme programme de plusieurs milliards de dollars et la proposition était à elle seule un monument. Spacelab m'avait familiarisé avec le formalisme américain mais ce n'était rien à côté du War Department ! Le maître d'œuvre était la société américaine GTE-Sylvania, très habituée à ces procédures, qui avait mis en batterie un dispositif aussi impressionnant qu'efficace. Nous passions autant de temps à Boston qu'à Paris. Nous avions naturellement le soutien sans réserve de l'Armée Française avec pour conseiller technique militaire le général Jacques Deygout, l'un des concepteurs du RITA et futur Inspecteur des Transmissions.

La France remporta finalement ce marché mais la lutte avait été plus que rude avec notre concurrent anglais. Ainsi, une démonstration eut lieu sur le terrain, au début de 1985, dans l'est de la France, mettant en œuvre des moyens militaires américains, belges et français ; or on constata, pendant la démonstration, qu'un puissant émetteur s'efforçait, sans succès d'ailleurs, de brouiller le système. Cet émetteur fut localisé en Allemagne, en zone d'occupation britannique[1]

J'ai alors confié à mes camarades ma définition personnelle du fair-play britannique, qui consiste à admettre de bonne grâce la victoire de l'équipe anglaise !



[1] Ce sont en fait les Forces Armées Britanniques, qui sont installées dans plusieurs bases dans l'ancienne zone d'occupation (l'occupation a pris fin en 1955). 

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Claude Monbeig, exportation, Amérique du Sud

En plus de l'anglais, je parlais couramment l'espagnol ; j'étais donc trilingue et cette intéressante particularité n'avait pas échappé à la Direction. Aussi, lorsque la CIMSA décida de développer ses activités en Amérique Latine, je fus déchargé de toute autre responsabilité et nommé "ambassadeur itinérant", comme me le dit avec humour mon PDG.

Ma mission consistait, en m'appuyant sur le réseau international du Groupe, à rechercher les pays susceptibles d'offrir des débouchés à l'informatique spécialisée, dans le domaine des applications militaires, de l'exploitation pétrolière et des systèmes liés à la protection des personnes et des biens. J'agissais seul pour la première phase de prospection, et demandais l'appui de nos services techniques lorsque je le jugeais utile.

Je pris donc mon bâton de pèlerin et sillonnai pendant plusieurs années les cieux et les routes de l'Amérique Latine, contribuant dans la mesure de mes moyens à l'équilibre de la balance commerciale de la France.

Je me rendis rapidement compte que ma qualité d'ancien militaire permettait d'entrée de jeu de rompre la glace avec mes interlocuteurs et que dans ces pays, en plus du titre d'ingénieur, le poids des galons pouvait parfois être utile. Aussi, avec, dans chaque payes, l'accord de l'Attaché des Forces Armées, je m'attribuai donc les cinq galons nécessaires, dans la réserve : ça ne coûtait rien à personne et faisait sérieux. Je n'ai toutefois jamais osé aller jusqu'aux étoiles…

L'élément de notre "catalogue" qui suscitait le plus d'intérêt était le système d'automatisation des tirs et des liaisons de l'armée, dérivé de l'ATILA français et allégé en vue de l'exportation et je dus rafraîchir sérieusement mes connaissances en artillerie.

Des démonstrations réelles avec école à feu furent plusieurs fois nécessaires, le futur client voulant voir le système en action sur ses propres canons et chez lui, ce qui mettait en jeu, de notre part comme de la sienne, des moyens importants. J'eus ainsi, privilège rare pour un transmetteur, à commander la manœuvre d'un groupe d'artillerie blindée équipé de canons de 155 ; l'exécution reposait, heureusement, sur de vrais artilleurs.

Un jour, dans un pays aux immenses étendues, la zone de tir était fréquentée par de nombreux bovins, mêlés de quelques autruches. Le propriétaire jugea inutile de convoquer des gauchos pour les évacuer, disant que quelques coups de 105 lui tueraient au maximum une ou deux têtes de bétail, ce qui lui coûterait moins cher que les gauchos. En fait, les tirs de passèrent fort bien et il n'y eut aucune victime. Dans un autre pays, en revanche, un coup de 155 trucida une vache, améliorant ainsi l'ordinaire de la batterie !

 

Le prestige de l'Enseignement Militaire Supérieur Français rejaillissant sur ma modeste personne, j'eus dans plusieurs pays à faire des causeries à l'Ecole de Guerre, à l'Ecole d'Artillerie ou à des Etats-Majors ; elles avaient un caractère assez technique et portaient par exemple sur l'évolution des systèmes d'armes ou sur le C3I[1] dont on commençait alors à faire grand cas.

En Amérique Latine, on parle partout espagnol, sauf au Brésil où on parle portugais. Je décidai donc d'apprendre cette langue et suivis à cet effet, à 60 ans, un stage intensif de deux semaines. Ce fut dur mais le résultat fut spectaculaire : à l'issue de cette formation, je fus capable de prendre la parole en public à Brasilia et à Rio devant un parterre très étoilé et galonné ; je pus aussi, avantage appréciable, me faire comprendre des chauffeurs de taxi.

 

Le secteur pétrolier était nouveau pour moi mais nous y avions développé avec succès des systèmes dont je connaissais bien l'essentiel dans les domaines de la production (contrôles en tête de puit) et du transport (contrôle et régulation des gazoducs). Ces systèmes utilisaient surtout des micro-ordinateurs renforcés en vue de leur utilisation en conditions difficiles. J'eus donc à porter la bonne parole aussi bien au Mexique que dans la zone torride du lac de Maracaibo ou en Terre de Feu, à l'extrémité sud du continent.

 

On dit souvent des exportateurs, dans les entreprises, qu'ils ne font que "se balader". A titre d'exemple, voici le résumé d'un de mes voyages au Venezuela dont l'objet était la présentation réelle, sur le terrain, d'un système de télésurveillance des puits de pétrole à balancier.

Dimanche soir, 23h 59, départ de Roissy par le vol Air France.

Lundi : après une brève escale à Pointe-à-Pitre, arrivée à Caracas à 5h30, heure locale (11h 30 à Paris). Formalités de police, bagages, douane.

Je rejoins à pied l'aéroport national, distant de 500 mètres (avec un chariot et un porteur). Enregistrement pour le vol intérieur à destination de Maracaibo et envol à 9h.

Arrivée à Maracaibo une bonne heure après, accueilli par un de nos ingénieurs qui m'emmène avec sa voiture à Lagunillas, à une bonne cinquantaine de kilomètres, de l'autre côté du lac. Il fait déjà très chaud.

A Lagunillas, chez le prospect, une filiale de Petroleos de Venezuela, je retrouve mon équipe technique et vérifie que tout est prêt pour la démonstration de l'après-midi. Un coup de rasoir électrique, un peu d'eau fraîche sur la figure, et me voilà prêt. Déjeuner sur le pouce.

Vers 15h, début des réjouissances. Je planche pour expliquer le topo, dans une salle heureusement climatisée, puis nous allons sur le terrain faire joujou avec notre système. Pour la température, Lagunillas vaut la Death Valley, et tout le monde transpire abondamment. Le débriefing a donc lieu, vers 19h, au Cercle des Pétroliers, où nous pouvons nous rafraîchir et discuter tout en absorbant d'impressionnantes quantités ce bière et de sandwiches. On parle d'abord de technique, par principe, puis d'un peu de tout. Nous sommes en pleine campagne présidentielle et les discussions vont bon train ; je me souviens d'avoir mis tout le monde d'accord en suggérant que le meilleur candidat serait certainement Don Juan Carlos de Borbón !

On se sépare vers 23h et nous reprenons la route vers Maracaibo (heureusement que je ne conduis pas).

Mardi : arrivée vers 1 heure du matin à l'Hotel del Lago où ma chambre est retenue et payée d'avance (la confiance règne !), je peux enfin me coucher : je suis debout depuis dimanche matin, soit 48 heures exactement avec les six heures de décalage horaire. La nuit est d'ailleurs courte puisque nous repartons vers 8h du matin pour Lagunillas…

 

Je représentai également ma société dans plusieurs Congrès internationaux, fort appréciables car ma femme et moi y étions les invités officiels de l'organisme organisateur. Denise avait d'ailleurs pu m'accompagner dans plusieurs de mes pérégrinations où elle jouait fort bien son rôle. Parlant plus que correctement l'anglais et l'espagnol, elle participait aux mondanités des épouses des généraux et colonels que je devais convaincre de l'excellence de nos produits. Elle jouait encore le même rôle lorsque nous étions amenés à recevoir ces mêmes personnalités en France.

 

Ces rencontres se faisaient parfois sous haute protection car la promotion des systèmes informatisés concernant la sécurité des personnes et des biens m'amenait à fréquenter de hauts responsables des services de police, souvent issus de l'Armée, en général avec l'appui du service français chargé de la coopération internationale de police.

En effet, dès le début des années 80, nous proposions le système de production de documents d'identité infalsifiables et inviolables, que la France refuse longtemps pour des raisons idéologiques. Nous eûmes des discussions très poussées dans un pays réputé pour sa compétence en contrefaçons de tous genres dont certaines remarques, dûment mises à profit, nous permirent d'améliorer le produit qui est maintenant en service chez nous.

L'atmosphère était parfois particulière. Je pense à un colonel, chargé de l'organisation des élections dans un pays d'Amérique Centrale et dont le souci était le dénombrement et l'identification de la population indienne. L'escalier menant à son bureau était, comme son antichambre, encombré de militaires peu rassurants, en tenue impeccable et armés jusqu'aux dents. Dans un autre pays, un contrôleur général de police me reçut très aimablement tout en nettoyant son pistolet…

Autre anecdote, dans un autre pays, au demeurant accueillant et très sympathique. Ayant rendez-vous avec le chef du service des marchés de la Police Fédérale, j'arrive à l'heure prévue en compagnie du représentant local de Thomson-CSF. La secrétaire nous explique que le colonel ne va pas tarder à arriver, qu'il donne en ce moment un cours à l'Ecole de Police, et que nous pouvons l'attendre au bar du mess des officiers, où nous pourrons prendre un café. Après quelques échanges de banalités avec le jeune et fringant capitaine chargé de nous tenir compagnie, il nous demande si nous connaissons le folklore de son pays et, sur notre réponse négative, il se met au piano et nous chante plusieurs airs populaires, avec une fort jolie voix. Nous avons passé un moment très agréable mais je ne pense pas que cette méthode ait été générale dans les commissariats de ce pays !

 

La sécurité était parfois impressionnante. Ainsi, quand j'avais l'occasion de rencontrer mon frère Jacques, alors patron de Renault Argentine (1982-1983), je bénéficiais des mesures de protection qui étaient les siennes. Lorsque nous devions dîner en ville, il envoyait son chauffeur, armé, me chercher à l'hôtel et il y avait deux véhicules, le deuxième transportant les gardes du corps qui descendaient de voiture pour me "couvrir" lorsque je montais ou descendais de la voiture de tête. Ce déploiement de force impressionnait toujours les autres membres de la mission Thomson-CSF.

 

Le gouvernement français nous interdit parfois de proposer nos systèmes dans des pays aux régimes non conformes à ses idées ; nos concurrents anglais, eux, ne s'embarrassaient pas de ces scrupules et ne mélangeaient pas les genres : business is business.



[1] "Command, Control ; Communication and Intelligence" = Commandement, Contrôle, Communications et Renseignement.

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