02 février 2010
Libération de Nice -fin
21h. J'apprends par Décourt ce qui suit : il y avait, dès le 26 ou le 27 août, des tractations entre un envoyé du Maréchal Kesselring et la Préfecture pour négocier une sorte d'armistice par lequel les Allemands évacueraient Nice librement et sans destructions si on leur accordait libre passage sans opposition. Ce projet d'accord avait été transmis de la Préfecture au Comité de la Résistance. Là, les membres du Parti Communiste du Comité se sont opposés formellement à l'accord, déclarant qu'ils voulaient descendre dans la rue, tuer les Allemands et les chasser de force, qu'ils s'en savaient capables et qu'ils n'entendaient pas être ensuite dépouillés de cette victoire, que pour cela, ils voulaient agir de suite et qu'ils étaient prêts à abattre Louvel et Ravard s'ils passaient outre..
Ce n'était pas l'intention des Américains, qui ne voulaient traverser le Var que plus tard. Ce n'est que sur les instances du Général Cochet qu'ils se seraient décidés à avancer jusqu'au Var le 27, ce qui a permis de déclencher l'insurrection le 28 au lieu d'attendre le 29 pour que les Américains soient à portée. On prétend toujours qu'Anglais et Américains avaient des vues politiques sur Nice et Monaco. Ce serait pour cela qu'ils n'ont pas encore annoncé, le 31 août, la libération de Nice, nouvelle donnée pour la première fois le 30 au soir par la radio de Juan les Pins.
Vendredi 1er septembre. Des détails sur Levens. Les FTP ont bien enlevé le poste de la Clue, avant Tourrette. Mais les Allemands l'ont repris et renforcé ensuite. Ils ont réussi à faire sauter un des panneaux seulement lors du départ.
Les réfractaires étaient nombreux mais sans aucune organbisation, sans chefs ni instructions. Ils ont commis bien des erreurs, tiré de trop loin, pas su organiser et tenir les embuscades. C'est eux qui sont cause que les Allemands ont tiré sur le village même, où ils avaient placé des mitrailleuses. Les Allemands ont tiré, puis occupé Levens, assemblé la population qu'ils n'ont heureusement pas punie de fusillades.
Une batterie allemande sur la colline, qui tirait dans la vallée du Var, a été repérée par un avion américain et atteinte en deux temps par une batterie.
Les FTP ont commis pas mal d'atrocités et de vengeances. Ils auraient jeté des paysans et des blessés au Saut des Français, et pillé. De leur côté, on dit qu'avant leur départ les Allemands ont commis un viol (rajouté en marge "exact, deux"), ils ont ensuite pillé les maisons avant de partir et brûlé tous les camions des FFI et enlevé les munitions.
Libération de Nice -9
Jeudi 31 août. La radio anglaise, ou française, hier soir, persiste à nous ignorer et répète sa phrase : "nous consolidons nos positions à l'ouest du Var" ! Mais qui songe à les ébranler ? ? Seul Radio Juan-les Pins, devenue Radio Nice-Cannes-Antibes-Libération, annonce vers 17h que Nice est libérée et que les Alliés y sont arrivés le matin (30 août)à, alors que les Boches ont effectivement et totalement fui dans la soirée et la nuit du 28 au 29. Pourquoi diable nous vole-t-on le bénéfice et le mérite d'avoir nous-mêmes chassé les Boches, sans aucune aide militaire française ou alliée ?
Que va-t-il y avoir, maintenant, pour les jeunes ? Mobilisation ou non ? Les soucis ne sont pas finis, la guerre non plus d'ailleurs. Pour notre pays, cela va aussi bien que possible puisque les Alliés sont à Laon et au-delà de Reims, et il semble bien que les Allemands n'arrivent pas à se retourner et à tenir une ligne en France, à moins que ce ne soit sur la ligne Maginot et le Canal Albert[1] en Belgique. On peut donc compter que le pays sera entièrement libéré (sauf peut-être l'Alsace et la Lorraine) dans quelques semaines. Mais si le Boche tient dans ses frontières et si les Russes persistent à ne plus marcher sérieusement contre eux, les complications politiques vont surgir et la guerre continuera, peut-être avec des surprises car les questions Pologne, Balkans, Turquie, sont d'éternels sujets de disputes intarissables.
Ce matin, la ville a repris un aspect plus normal. On ne voit plus tous ces jeunes armés et ces camions chargés de FFI. Des éléments américains plus sérieux arrivent, dit-on, et ne font que traverser pour poursuivre les Boches qui tenaient encore hier au Cap d'Ail.
Les destructions sont nombreuses et je vais avoir bien du mal à réparer les contuites d'approvisionnement en eau : rive droite, les ponts du Loup, y compris celui du Lauron, sont sautés avec mes conduites, celle de la route de Biot aussi. A Cagnes, les ponts ont sauté. Rive gauche, j'ai la conduite de 900 sur la Promenade, et peut-être ailleurs, emportée sur une grande longueur. Le pont sur le chemin de fer, au Cap Roux, a sauté avec les deux conduites; celui de Saint Laurent d'Eze aussi (deux conduites). Au-delà, je ne sais pas encore, sauf le pont de Ramengare sauté à Roquebrune (deux conduites).
Malgré qu'on ait ordonné la reprise normale de tous les services publics, le personnel est encore agité. La CGT a prescrit une réunion des syndicats à 10h 30. D'autre part il y a l'enterrement solennel des victimes à 9h 30 et on demande aux personnels d'y assister. La CGT veut absolument que chaque syndicat présente un cahier de revendications, or les miens déclarent qu'ils n'ont rien à demander ! Ils vont réclamer quelques petites choses pour la forme ! Je vais faire payer aujourd'hui le mois supplémentaire.
[1] Entre Liège et Anvers.
Ces jours ont paru bien longs, surtout l'attente entre le débarquement et l'insurrection de Nice. Mais quand on constate qu'il s'est passé à peine 14 jours entre ces deux dates et qu'au prix de quelques destructions d'ouvrages d'art et d'immeubles , et d'une cinquantaine de victimes, nous sommes complètement débarrassés, et pour toujours, j'espère, de la domination boche, on peut être content. Ainsi notre pays revit et se libère. Ainsi, la France n'était que provisoirement battue, et non pas définitivement comme nous l'avons presque tous cru et comme le Maréchal nous l'a fait croire. Evidemment, nous allons avoir à subir la domination des Anglo-américains : il faut bien payer leur aide, et nous paierons sans doute longtemps et cher. Mais cette domination ne sera pas, et ne peut pas être, comparable à celle des Allemands avec leurs crimes, leurs fusillades d'otages et leur horrible Gestapo, et ce ne sera pas non plus l'exploitation forcenée de notre production agricole, qui nous laissait juste de quoi ne pas mourir de faim pendant ces quatre ans d'occupation. Et enfin, on peut espérer maintenant le retour des prisonniers et des travailleurs, et la fin de cet abominable esclavage qu'on nous a imposé en voulant nous faire croire que c'était pour une bonne cause !
L'épouvantail du bolchevisme qu'on a brandi pendant ces quatre ans, il nous appartient, à nous Français, de le dégonfler; certainement il est nécessaire que notre mode de vie change, que les abus du régime capitaliste disparaissent et qu'une société plus communautaire, ou communiste, s'instaure. Cela peut se faire sans les horreurs de la révolution russe, si l'on est raisonnable et uni. D'ailleurs la présence des soldats alliés sera un élément d'ordre. Que la France se retrouve d'abord, et elle revivra ! Il n'est pas possible que ces quatre ans de malheur et d'oppression n'aient pas porté de fruits et servi de leçon. Il faut d'abord achever la victoire et y aider, comme la population de presque toute la France a aidé à sa libération. Puis, quand nos prisonniers et travailleurs seront rentrés (car ce sont eux, les jeunes, qui auront el plus à agir), il faudra bien tâcher de remonter le reste petit à petit, pour cesser d'être le pays repêché et protégé que nous sommes et devenir assez forts et indépendants pour nous débarrasser un jour, si nécessaire, de l'emprise des Alliés si elle devenait un obstacle à la grandeur et à la liberté française.
01 février 2010
Libération de Nice -8
Mercredi 30 août. Il y a eu encore quelques rares coups de feu et quelques grenades au début de la nuit. Puis ça a été d'un calme parfait. Beaucoup de Niçois n'avaient pas dormi tranquilles depuis longtemps.
Ce matin, vu passer quelques camions transportant des Américains. Comme hier, beaucoup d'autos, camionnettes, avec des F.F.I. armés, drapeaux au vent. On a bien su retrouver – gaspiller – de l'essence !
Vu Décourt, l'air toujours sinistre et voyant les choses en noir : la révolution, les massacres, la lutte des partis, les haines contre les personnes, il n'a que ça à la bouche, et au fond il en a la trouille. Drôle de corps, et manque d'équilibre. Il est désigné comme membre de la délégation municipale devant être chargé des travaux mais il se demande encore s'il doit accepter et ne pense qu'aux personnes à écarter, sinon à supprimer !
La CGT et le parti communiste cherchent naturellement à prendre position et à tirer parti de la situation. Un petit groupe d'hommes et de femmes a défilé hier place Masséna avec un drapeau rouge et un drapeau tricolore. Il y a eu des réunions à la Bourse du Travail et les délégués du personnel me préviennent ce matin qu'on ne doit pas travailler, sauf pour les urgences des services publics, et m'apportent un papier de l'Union Départementale des Syndicats Ouvriers des Alpes Maritimes. Adieu la Charte du Travail et l'effort constructif du Maréchal ! On recommence à pousser les ouvriers à "revendiquer". Le plus sûr, c'est que cela va faire encore une journée de fichue !
A la Mairie, où je vais pour réclamer la réponse qu'on m'avait promise le 24 et que Kirchner n'avait pas encore fait partir, j'apprends que cet ordre de l'U.D. est contraire aux instructions officielles transmises par al Préfecture disant que tous les services publics doivent fonctionner normalement. Il y a un certain Commandant Chasuble qui a été désigné et a son PC à l'Atlantic. J'ai attendu pour remporter ma lettre, non signée et antidatée, que je ferai signer moi-même à Vidal-Revel, qui n'est plus rien maintenant.
Vers 18h 30, ça dégénère en carnaval : des camions passent avec des F.F.I. et un ou deux soldats américains, des femmes et des drapeaux, en braillant et vidant des bouteilles de bière. Il y a encore des cris et des chants (si l'on peut dire !) et du mouvement au début de la nuit; après c'est calme.
Jeudi 31 août. La radio anglaise, ou française, hier soir, persiste à nous ignorer et répète sa phrase : "nous consolidons nos positions à l'ouest du Var" ! Mais qui songe à les ébranler ? ? Seul Radio Juan-les Pins, devenue Radio Nice-Cannes-Antibes-Libération, annonce vers 17h que Nice est libérée et que les Alliés y sont arrivés le matin (30 août)à, alors que les Boches ont effectivement et totalement fui dans la soirée et la nuit du 28 au 29. Pourquoi diable nous vole-t-on le bénéfice et le mérite d'avoir nous-mêmes chassé les Boches, sans aucune aide militaire française ou alliée ?
28 janvier 2010
Libération de Nice -7
Mardi 29 août. On a bien dormi quand même, malgré diverses explosions. Mais au réveil, vers 6h 1/2, pas d'électricité, pas de gaz, pas d'eau. J'ai été un moment inquiet et je me suis hâté pour aller à la Compagnie. Mais heureusement, l'eau, c'était Grand' mère qui l'avait fermée le soir ! Pression normale, donc rassuré de ce côté-là. Le gaz n'était pas encore venu, on a fait chauffer la soupe à l'alcool, mais après il est venu, très peu de temps d'ailleurs. Il n'y a que l'électricité qui est bien coupée. J'étais au bureau à 7h 1/4. Personne ne sait encore rien de sûr et les gens ne montrent le nez dans les rues que timidement. A la Compagnie, je trouve l'équipe des F.F.I., dont Dalbera, mitraillette à la main. Ils ont attaqué hier le fortin de C. et fait un prisonnier de 18 ans, qui est dans la cuve ! Nombreuses traces de balles et d'obus sur toutes les maisons, notamment rue de l'Escarène, deux ou trois sur l'immeuble de la Compagnie. Ça a chauffé dur rue Gioffredo, place Defly et sur le Paillon. Je vais jusqu'au port voir les dégâts. Place Garibaldi, on ramasse dans une ambulance deux boches tués . Au port, toutes les vitres sont brisées, les volets arrachés, les obturations de fenêtres en brique défoncées vers l'extérieur par le souffle. Il y a deux bateaux coulés, les mats défoncés, le quai Infernet simplement infléchi par endroits. C'est tout ce qu'on peut voir. En revenant, le haut-parleur annonce que c'est encore l'état de siège, qu'il faut rester chez soi. On parle de colonnes boches qui arrivent... et on referme les volets. Mais c'est de la blague ! Les gens commencent à sortir quand même. L'excitation monte, on attend les nouvelles de la délivrance ! 8h 45. Enfin ça se confirme ! Des agents à bicyclette annoncent que les Allemands sont bien partis et que les F.F.I. tiennent la Préfecture et la Mairie. Puis on dit qu'on a vu deux officiers américains à la Mairie. Des groupes de F.F.I. armés circulent; on sort des brassards et on va sortir les drapeaux. La Compagnie est une des premières à pavoiser. En moins d'une heure, tout est pavoisé, on parle haut, on rit, on applaudit les F.F.I.. Quant aux Américains, ils ne sont pas encore là, ils doivent prendre le breakfast ! Je rentre avenue Désambrois embrasser Grand' mère, mettre des drapeaux, puis chez moi pour pavoiser aussi. On est soulagé mais pas encore librement joyeux. Naturellement personne ne travaille, la journée sera forcément chômée. Le téléphone est rétabli avec la Préfecture. A 10h, Sattegna me téléphone, m'annonçant qu'il est nommé secrétaire de la Préfecture et demandant si le service va bien. Je le félicite et le rassure. Peu après, je vois Décourt, escorté de sa femme qui ne le quitte pas depuis deux jours. Il paraît qu'il fait partie du nouveau Conseil Municipal mais il semble bien dégonflé et sa femme est là pour le rassurer ! Il y a quelques dégâts aux conduites vers le port, mais peu de chose. Rencontré Kirchner, qui confirme les nouvelles mais m'apprend que son fils Bernard a été blessé hier au début de la matinée par une balle, boulevard Gambetta, qui l'a atteint à la face; on craint qu'il ait l'œil perdu et il a bien failli être tué. Passé à midi par la place Masséna. Nice est déjà bien pavoisé mais il y a relativement peu de monde. Un vague service d'ordre F.F.I.; de temps en temps, une auto débouche de la rue de France, avec des policiers et des gens en kaki, F.F.I. ou Américains ? Tout cela crie, gesticule et est acclamé. On tire des coups de revolver et de fusil en l'air en signe de joie. Je vois un officier français de tirailleurs dans une auto. On est content ! D'ailleurs aucun tir : on craignait des représailles et des tirs des forts de la crête, encore aux mains des Allemands. Je remonte la rue. Toutes les femmes ont arboré rubans, brassards ou nœuds tricolores. On s'interpelle, on échange des tuyaux sur la venue des Américains, qui ne sont toujours pas là. On a brisé les vitrines des bureaux de la Légion à côté du Petit Niçois, et en face de chez Brisset. On a sorti tous les ballots de tracts auxquels on a mis le feu. Des autos et camions pleins de F.F.I. circulent en chantant et sont acclamés. De grands drapeaux tricolores, avec ou sans croix de Lorraine, flottent au vent. Quelle revanche du 25 juin 1940 et du 11 septembre 1942 ! Comme on voudrait être près des siens et pouvoir échanger des paroles en ces heures décisives ! Quand sauront-ils ? Quand pourra-t-on se revoir et se raconter tout cela, mais à froid, tandis que l'émotion de ces moments inoubliables serait si bonne à partager ? Cette libération est pour nous marquée d'une façon intense, après la bataille violente d'hier, et cela laissera un souvenir ineffaçable dans l'âme des jeunes, qui sont la France de demain. Tandis qu'à Chargnat, je pense que tout sera passé inaperçu, la vie restant sans changements d'un jour sur l'autre, sans même qu'on sache exactement depuis quand la détestable emprise boche aura pris fin, ici, le ton monte d'heure en heure, ça vibre ! Quand les troupes arriveront, ça va être du délire ! Après déjeuner, j'ai pris mon vélo pour une tournée. Je suis allé d'abord à l'Orangerie, vérifier qu'il n'y avait pas de dégâts. Il n'y avait personne et je n'avais pas pris les clés. Ce n'est pas sans plaisir que j'ai franchi les barrages boches, déjà démantelés avec joie par les riverains. Puis je suis allé Promenade des Anglais, que j'ai "reconquise". Il n'y avait encore à peu près personne; j'ai pris des photos. Que de travail pour nettoyer et réparer tout cela ! Notre conduite a sauté sur une grande longueur vers le Lido, où une batterie a sauté, soit par tir de l'escadre, soit par destruction. Pas pu passer à l'hôtel Guison et Rauba-Capène. Récolté des bandes de mitrailleuses dans le jardin Albert Ier. (voir photo). Pas de nouvelles par radio faute d'électricité qui manque toujours. ON casse les vitrines des commerçants fascistes, ils ne l'ont pas volé. Je pense que ceux qui ont arboré la chemise noire et aidé les Allemands ces derniers temps pour la police et l'occupation des postes doivent avoir filé avec eux ou se faire petits ! A 17h, toujours pas de troupes. Cependant on a vu deux ou trois soldats américains équipés, entourés, l'air fatigué et abreuvés par la population. Il paraît que le Préfet s'est montré au balcon de la Préfecture (c'est l'ancien préfet de Haute-Savoie), il a fait un discours de grands clichés républicains. Après lui, l'abbé Daumas a pris la parole. A 18h, place Masséna, il y avait beaucoup de gens installés pour attendre les Américains. Mais on fait courir le bruit qu'il y a encore des Allemands à Saint Sylvestre; des voitures de F.F.I. remontent l'avenue. Le service de garde fait évacuer la place Masséna et conseille aux gens de rentrer chez eux. Après avoir tout cassé dans les centres de propagande, des organisations gaullistes ou F.F.I. déblaient et s'installent à la même place. On dit que les Américains ont du mal à passer le Var à cause des mines, qu'ils sont fatigués, qu'ils cantonneront à Carros et ne défileront pas.
26 janvier 2010
Libération de Nice - 6
Lundi 28 août. Un ou deux passages d'avion seulement. La forêt du Mont Alban brûle toujours, sur le versant Villefranche maintenant. Vers 5h il y a eu tintamarre : fusées éclairantes d'abord, sur Cimiez. C'est un bateau vers Villefranche qui tirait avec deux pièces des obus à fusée parachute. On y voyait comme en plein jour. Dès que la lueur baissait, deux autres coups, on entendait le sifflement des obus et deux autres fusées, quelques centaines de mètres plus loin, apparaissaient. Il y en a eu ainsi une vingtaine. Aucun avion. On ne voit pas très bien le but cherché. Après cela, à trois reprises, un tir rapide et nourri du côté du Cap Ferrat, mais on ne voyait rien. Cela faisait penser à une attaque de commando. Puis tout s'est calmé et on a pu se rendormir. Au bureau, ce matin, j'apprends qu'on a été occupé hier par les F.F.I. : une vingtaine de types conduits par des employés connus ont campé dans le sous-sol et sont repartis au matin. J'ai vu le jeune G., qui est à la tête du mouvement, et je l'ai mis en garde pour ne pas faire d'imprudence ni d'action prématurée tant que les troupes ne seront pas à Nice. Mais il paraît que Préfecture et Mairie sont déjà occupées aussi et que des chenillettes F.F.I. ont passé avenue de la Gare. On prétend que le fortin de l'avenue Thiers et Gambetta aurait été occupé. Le personnel ne tient plus en place et demande à rentrer chez lui. De toute façon, le travail est nul. J'ai envoyé quelqu'un à la Mairie mais il n'a pas pu passer. Il semble que la journée devrait être décisive si les Américains ont un peu d'audace. Ce matin je n'ai pas vu dans les rues un seul Allemand, ni une voiture allemande. Les bateaux continuent à tirer, je ne sais pas sur quoi.
10h 50. Un camion allemand remorquant un canon de campagne remonte à toute allure la rue Gioffredo, avec un soldat le fusil à la main sur chaque garde-boue avant, et un à l'arrière. Un autre camion, vide, le suit, de même. On entend quelques coups de feu vers le Paillon. Les gens commencent à sortir pour le ravitaillement, avec prudence. On doit toucher 50g de pain et 60g de viande. Heureusement que j'ai rapporté des légumes de Gairaut et... du Tiburce !
Depuis midi, ça commence à barder ! Les F.F.I. ont pris les armes et se manifestent. Les Allemands ripostent et tirent sur les civils. Fusillade ininterrompue de 13h à 19h. Impossible de sortir dans les rues sans risque. Le blockhaus de l'hôtel Prince de Galles tire sans arrêt, les balles sifflent boulevard Carabacel. Interdiction de bouger et d'ouvrir les fenêtres. Etat de siège. Par là-dessus, tirs de l'escadre et tirs des batteries allemandes un peu partout. Dans les rues, passages de camions armés de canons, mortiers et fusils. Beau chahut ! C'est la journée historique pour la libération. Pas pu aller au bureau. Vers 6h 1/2 seulement, pendant une accalmie, je suis allé par l'avenue Massigny jusqu'à l'avenue Foch chercher pyjama et effets de toilette pour coucher chez Grand' mère. Jolie fusillade rues Lépante et Biscarra comme je sortais. A 7h, tir d'une batterie d'obusiers, du 210 probablement, du Vinaigrier sur un quartier au nord du chemin de fer; on entendait bien les obus nous passer sur la tête. C'est la région Joseph Garnier, place Gambetta, rue Michel-Ange qui a écopé. Et pourquoi ? Allez savoir ! Une batterie qui vidait ses coffres au hasard ? ?
La fusillade s'est ralentie vers le soir mais il est passé encore des camions armés, l'un remorquant un canon, et là-haut des rafales de coups de fusil sur les gens. Beaucoup de voitures de la Croix Rouge n'ont cessé de circuler, françaises et allemandes. Puis vers 20h, les explosions ont commencé, principalement au port, énormes, et un peu partout aussi. Cela, c'était bon signe ! Nuages de fumée énormes sur le port : on suivait l'opération aux cris et aux gestes des gens des maisons d'en face qui, eux, voyaient les explosions. Il y a eu une deuxième série de grosses explosions vers 21h. Entretemps, une colonne d'Allemands descendait le boulevard de Cimiez, une file sur chaque trottoir, le fusil à la main, tirant sans arrêt sur les maisons et sur les fenêtres encore ouvertes; au milieu de la chaussée, des voitures avec bagages hétéroclites, un cheval de fiacre attelé en renfort, des bicyclettes volées conduites en main, etc. Une demi-heure après, même comédie pour une autre colonne, encore plus importante. Le départ ! On était content ! Cependant la fusillade continuait sur certains points, mais plus dans notre secteur. Grosses explosions encore pendant la nuit dans divers quartiers : dépôts de munitions certainement. Ça va, ça va ! Je ne sais s'il y aura eu beaucoup de casse mais je ne pense pas, malgré tout le tintamarre, et on peut espérer que ce sera fini demain.
21 janvier 2010
Libération de Nice-5
Samedi 26 août. La radio confirme la prise d'Antibes et surtout la reddition des Allemands à Paris. Ça a dû être dur, ces quelques jours dans la capitale, et ça a dû chauffer dans certains quartiers. De plus le ravitaillement doit commencer à manquer sérieusement et malgré la joie de la délivrance, les Parisiens doivent attendre avec impatience la reprise de leur alimentation par l'ouest et le sud-ouest. Il n'y a pas grand progrès vers l'est au-delà de la Seine mais il faut évidemment que les armées soufflent et se renforcent avant de se lancer plus loin. Et les Alliés vont sans doute se reformer au-delà de Paris car ils ne peuvent lancer deux offensives divergentes, vers la Belgique et la trouée de Belfort. Pendant ce temps, les ports tiennent toujours. Pourvu qu'à Nice ça ne fasse pas comme à Brest et Toulon !
La défection de la Roumanie est une chose importante surtout si, comme on le dit, son armée attaque aussitôt les Allemands et les Hongrois. Mais les pauvres soldats roumains qu'on a fait massacrer contre les Russes et qu'on envoie maintenant avec eux contre les Allemands, que diable peuvent-ils bien y comprendre ? Quelle misère que les peuples puissent ainsi être menés, sans comprendre, les uns contre les autres par la volonté de quelques dirigeants, et toujours sous couleur de défense nationale, d'intérêt du pays et de sauver la patrie menacée ! On comprend, du point de vue spéculatif humain, la théorie communiste. Malheureusement on a bien vu que cette théorie elle-même a été utilisée précisément pour arriver aux mêmes résultats que les régimes totalitaires. Etrange condition humaine, qui aboutit périodiquement à la destruction systématique totale de tout ce que des siècles de progrès scientifique se sont efforcés de créer pour la communauté et le bien-être des hommes ! Nous voilà sans chemines de fer, sans poste ni PTT, presque sans gaz ni électricité, sans pain, presque pas de nourriture, de vêtements, de chaussures... Et tout ça parce qu'un fou s'est mis en tête de commander à toute l'Europe et a réussi à convaincre son peuple qu'il lui donnerait ainsi 1000 ans de bonheur ! ! Pauvres Allemands ! Quelles pertes effroyables ils doivent subir et que de souffrances et de ruines pour eux et pour tous les autres ! Mais eux sont les responsables et il est juste qu'ils paient !
Libération de Nice-4
Vendredi 25 août. L'incendie de forêt au mont Leuze continue. Cette nuit, à minuit, les Allemands ont dû faire sauter le port; il y a eu quatre fortes explosions et plus tard trois autres; les lueurs étaient bien en direction du port. A part cela, un passage d'avion et pas mal de circulation vers les Corniches. Boulevard de Cimiez, il est passé hier soir beaucoup de voitures de train et de camions; impression de déménagement. Cependant il y a aussi des installations d'artillerie. Une batterie de 155 vient de s'installer à Saint Pierre de Féric, dans la cour même de l'usine d'ozonation. Naturellement le personnel tremble et demande d'évacuer l'usine. Il est certain qu'il y a gros risque, si la batterie tire et est ensuite prise à parti par des avions ou des navires.
Je crains que les Allemands ne se reprennent et n'organisent ici une ligne de résistance. Nice est sous la domination de tous les forts qui l'entourent et si véritablement on en vient à l'attaque systématique et si l'Allemand tient, ce sera effroyable comme destruction et massacre ! Heureux, une fois de plus, que les miens ne soient pas là car à présent, rien à faire pour s'éloigner : il faudra subir. Et pas de pain jusqu'à Dimanche, ce qui ne veut pas dire qu'il y en aura après ! J'ai dû mettre en service l'horaire de travail continu à deux équipes; c'est extrêmement gênant et aura un rendement déplorable. Mais que faire ? Toutes les autres administrations l'ont fait et il est certain qu'il n'y a presque plus de besogne avec le public. Cependant si on ne veut pas que la Caisse se vide, il faut bien faire des quittances et les encaisser.
On a annoncé la libération de Lyon, Chambéry, Saint Etienne[1]. Ainsi toute ma famille est partout débarrassée et bientôt les relations pourront reprendre entre eux probablement. Il n'y a que Nice qui reste, et va rester longtemps, hélas ! sous le joug et sans communication avec le reste de la France. C'est bien pénible, surtout quand on sait que, si l'on avait voulu, quelques blindés américains auraient suffi il y a huit jours à nous débarrasser définitivement des Allemands sans grande difficulté. Et nous pourrions nous réjouir maintenant avec une grande partie des Français.
Toujours pas de journaux. De temps en temps, une annonce par haut-parleur pour le ravitaillement ou la D.P.[2] Ce matin, calme, mais un ou deux avions ont pendant près de deux heures le carrousel au dessus de au dessus de Nice sans rien jeter et sans rien recevoir. Ce ronronnement était énervant.
A 11 heures je suis monté au Château pour essayer de voir quelque chose mais on ne peut pas accéder en haut. Il paraît que ce sont des bateaux seulement qu'on a fait sauter : le yacht américain qui était là depuis le début de la guerre et un petit cargo. J'ai vu les maisons détruites rue Sainte Claire et au Pertus, et les bombes sur le Cimetière du Château.
C'est par la radio anglaise qu'on apprend à midi que Cannes et Grasse seraient aux mains des Alliés. Directement, nous ne savons rien. De 13h30 à 14h30, il y a un tir de gros calibre de l'escadre, réglé par avion, sur le Cap Ferrat sans doute, ou sur le Mont Boron; on entend fort bien départs et éclatements mais de la ville, on ne voit rien. Pour des civils qui n'ont jamais entendu le canon, cela doit faire un certain effet; pourtant les gens paraissent assez calmes.
15h 20. J'apprends par Charles, qui le tient d'un ingénieur de l'E.E.L.M.[3], que les Américains auraient occupé Antibes hier soir. Pas d'autres détails. Aura-t-on fait sauter nos machines ? Ou ont-ils déguerpi avant ? Comment savoir ? Il n'y a qu'à attendre. Pas de résistance entre Cannes et Antibes. Il ne doit guère y en avoir non plus entre Antibes et le Var. Mais je continue à craindre qu'une ligne de résistance ne s'organise sur le Var avec le soutien du camp retranché de Nice et de tous ses forts. La batterie allemande du Château a tiré quelques coups après le bombardement par l'escadre.
La suppression de toutes nos lignes téléphoniques privées est bien gênante; sans cela on saurit ce que voient les postes du Col, de Saint Pierre et de Rimiez.
Vers 18h, le tir de l'escadre a repris sur le Mont Alban et a duré 20 minutes. Je suis
Quelques passages d'avion, une bombe vers le Parc Impérial. Puis à partir de minuit, le calme. Cependant je ne pouvais dormir, pensant aux miens, à Paris, à la délivrance prochaine (?). Je me suis relevé pour finir un livre. C'était curieux, ce calme complet dans le black-out, avec un croissant de lune et la lueur de l'incendie du Mont Alban.
[1] Lyon, le 3 septembre, Chambéry le 22 août, St Etienne le 19 août.
[2] Défense Passive.
[3] Energie Electrique du Littoral Méditerranéen, le plus important fournisseur de courant électrique de la région niçoise; le siège était à Paris, avec une délégation à Marseille. L'entreprise fut nationalisée en 1946 pour former EDF.
19 janvier 2010
Libération de Nice-3
Mardi 22 août. On ne sait pas encore de détails précis sur le bombardement d'hier rue Sainte Claire; on parle de 6 tués et de 15 blessés. Il y aurait eu aussi des bombes sur le Mont Alban. On a appris hier soir l'entrée à Toulon, l'avance sur Fontainebleau, Angoulême, la libération de Toulouse, Cerbère, une action navale vers Bayonne. Ça va ! Mais on est quand même impatient et on voudrait que ça aille plus vite encore. Malgré la défaite considérable subie en Normandie et la dislocation de cette 7e Armée, les Allemands n'abandonnent pas et continuent presque partout à se battre avec cran. D'ailleurs en Russie, ils tiennent et ont réussi des contre-attaques en Lettonie. Mais il semble bien qu'il est trop tard pour défendre Paris, qui va être contourné. Et cela aura une répercussion mondiale et un effet certain sur le moral allemand. Mais il n'est pas impossible qu'ils se reforment (pour un temps) à l'est de Paris, sur la ligne préparée (Compiègne, Aisne, Chemin des Dames) ou alors jusqu'aux Ardennes et à la ligne Maginot-Siegfried.
Ici, la situation n'évolue pas. Après avoir évacué une grande partie des services, la Wehrmacht reste sur ses positions, bien qu'on dise que les soldats, surtout les allogènes, en ont assez; la discipline se maintient et ils continuent d'ailleurs à travailler, faire des trous, poser des mines et du barbelé, comme si ça devait durer dix ans. On voit très peu de troupes en ville, mais les positions de batterie et les cantonnements à l'extérieur sont occupés et tous les camions réquisitionnés restent à leur disposition pour les transporter rapidement où il faut. Le maquis n'agit guère; après avoir occupé les villages, il ne bouge plus et n'a rien tenté de sérieux sur Nice. Quelques bandes sont venues enlever des camions, une a fait une sortie sur la maison médicale de Saint Barthélémy, que les Allemands ont évacuée à la suite de cela.
Mercredi 23 août. Excellentes nouvelles hier soir. L'avance au nord et au sud continue rapidement : Deauville, les abords de Paris, Melun, Pithiviers, Nevers, Angoulême. Toute la France va être libérée avant Nice ! Il n'y a toujours absolument rien ici pour nous; aucune tentative, ni vers Grasse, ni vers Cannes; c'est bien regrettable car si les Allemands ne s'effondrent pas et ne demandent pas l'armistice général, ils peuvent résister ici et se renforcer en faisant venir du monde d'Autriche et d'Italie, en admettant qu'il leur reste des réserves. Tandis que sous l'effet de la surprise du débarquement du 15 août, ils étaient certainement prêts à repasser les Alpes sans grande résistance. Nous resterons donc coupés du reste de la France, alors que le courrier et les chemins de fer auront peut-être déjà repris entre St Raphaël et Lyon, si cette allure d'avance foudroyante se maintient dans la vallée du Rhône.
La radio a annoncé à 13h30 la libération de Paris par le soulèvement de la ville. On n'a pas encore de détails. C'est un événement sensationnel et c'est fort heureux qu'il se soit produit ainsi spontanément, et non pas à la suite de l'entrée des Alliés auxquels on ouvre ainsi le chemin, au contraire. Quelle délivrance ce doit être, après ces 50 mois de captivité ! Et on a dû mettre la main sur nombre d'Allemands et de services qui attendaient l'arrivée des Alliés pour filer. Comme on voudrait savoir et entendre les échos de la joie des Parisiens ! Il a dû y avoir quelque casse, évidemment, mais ça a dû être rapide tout de même. Paris ! Paris libéré ! A quand notre tour ?
Et on parle aussi de Grenoble, de Berre, Avignon, et d'un débarquement dans la région de Bordeaux (?). Et nouvelle offensive des Russes en Bessarabie, prise de Jussy. Mais qu'est-ce qu'ils attendent pour être convaincus qu'ils sont foutus ? En attendant, il y a encore pas mal d'allées et venues de camions militaires, la plupart camouflés de branches, quelques-uns comme pour une bataille de fleurs ! Il y a aussi une floraison de camions et camionnettes peinturlurées d'énormes croix rouges et qui transportent de tout; c'est manifestement une violation éhontée de la protection internationale de cet emblème, réservé aux voitures sanitaires.
Cet après-midi, deux courtes alertes, vaines. Vers 19h 05, bombardement d'avions en piqué sur le port, deux vagues de 6 ou 7 avions. Bombes aussi sur la Grande Corniche. J'ai très bien suivi les évolutions des avions, du balcon de chez nous. Il y a eu aussi pas mal de mitraillages et on prétend avoir reçu des balles jusqu'à l'avenue de la Victoire. Il y a un pâté de maisons démoli près de la place Saluzzo, une maison Boulevard Carnot, et la Cérès atteinte en plein et incendiée. Adieu nos maigres provisions de blé, farine ou pâtes ! L'incendie a été considérable et a duré une grande partie de la nuit.
13 janvier 2010
Et l'avenir ?
20 août 1944. C'est bien pénible d'être sans courrier, sans nouvelles. Du moins, à Chargnat, sont-ils assurés de vivre convenablement et, si le maquis s'y installe, les Allemands ne seront plus en état, je suppose, d'organiser des représailles. Mais les garçons ? Et l'argent ? Et le souci qu'ils doivent se faire ? Et Maurice ? Le courrier passe-t-il encore d'Allemagne à Issoire ? Plus de colis, certainement. Et la fin, et le retour, qui n'ont jamais cessé de me tourmenter ? A Paris aussi ce doit être très dur pour le ravitaillement et le manque de gaz, d'électricité, de métro. Quand saura-t-on des nouvelles, maintenant ? Si les Allemands se décident, sous l'emprise de la nécessité, à évacuer la France, même s'ils tentent de résister encore quelque part avant le Rhin, on rétablira peut-être des communications dans le pays; mais ce sera long, de toute façon, et il faut s'armer d'une grande patience et espérer qu'on n'aura pas de tristes nouvelles à apprendre quand on pourra enfin de rejoindre. La situation est aussi pénible qu'en 1940 mais tout de même, on a le réconfort de sentir qu'on remonte et que le pays va être délivré. Après… il y aura encore beaucoup à faire, après, et peut-être d'autres difficultés nous attendent si l'on n'a pas la sagesse de retenir les passions et d'avoir quelque indulgence pour ceux qui se sont trompés et ont cru, comme le Maréchal, que notre défaite militaire était sans appel. Pauvre Pétain ! Quel calvaire il traverse encore ! Son action était généreuse et utile mais elle a été tellement entravée ! Et puis en politique, les dirigeants n'ont pas le droit de se tromper; or il a misé sur le mauvais tableau, puisque la victoire allemande n'était pas définitive, contrairement à ce que la très grande majorité des Français, qui l'ont suivi au début, avait pu croire. Il a su ressusciter la foi en l'avenir dans notre pays, qui pouvait sombrer dans la défaite, et on doit lui en être reconnaissant, mais il a cru que nous étions des vaincus définitifs alors que, grâce aux Alliés, nous ne l'étions que provisoirement. Maintenant de quel prix faudra-t-il payer ce retournement ? L'avenir seul le dira, mais il y a certainement plus d'espoir pour la France délivrée par les Alliés que pour la France au pouvoir d'une Allemagne définitivement victorieuse.
Libération de Nice- 2
Vendredi 18 août. Nuit très calme, sauf les coups de feu dans les rues et les passages d'avion, qui ne sont pas pour nous (il y a eu cependant deux bombes je ne sais où). Pas d'alertes. Pas mal de circulation d'autos allemandes. J'ai eu confirmation hier soir, par un mot du Dr A. chez Marcel, que Levens et Tourrette sont aux mains du maquis. Ce matin la radio annonce que les Américains sont à Draguignan; on ne sait pas si Cannes est, oui ou non, à eux; aucune liaison avec Antibes.
Les Allemands ont vidé les prisons, libérant 300 types mais en ayant fusillé 23,[1] dit-on (parmi lesquels le commandant De Lattre, cousin du général de Lattre de Tassigny, M. Arang, commissaire de police à Menton, M. Borghini, frère de l'ingénieur de Monaco). Toujours pas mal de remue-ménage à l'hôtel Atlantic et au Continental. J'ai pu, après tout un après-midi de pourparlers, récupérer l'usage de ma camionnette qui reprend sa circulation pour le service, toujours sous la protection de 3 soldats. Certaines lignes de trams fonctionnent, pas le 22, la gare est complètement isolée; aucun trafic ferroviaire, même de service, entre la gare de Nice et celle de Saint Roch.
Deux alertes ce matin : l'une de 20 minutes à 9h 1/4, l'autre de... 1 minute à 10h 45 ! Cela n'est pas sans perturber les queues du marché. C'est assez lamentable : à peine une dizaine de marchands ont des légumes et des fruits; queue de 100 à 120 personnes, plus des queues devant les bancs ou les emplacements vides, et enfin des gens qui attendent, à l'ombre, de l'autre côté du boulevard, et qui guettent le premier charreton qui apparaîtra pour être l'un des premiers de la nouvelle queue qui se formera. Bien à plaindre, ceux qui n'ont pas d'autres ressources que celles du marché ! Aujourd'hui, pas de pain du tout; on touchera des pâtes. Les journaux ne paraîtront que l'après-midi.
Le maquis s'étend progressivement. Il paraîtrait que le général Nikelman est parti pour Bordighera avec une partir de son Etat Major (tuyau Kirchner qui prétend que ce n'est plus maintenant qu'une affaire de 48 heures !).
Voilà que les journaux publient à 15 heures l'annonce que toute circulation sera interdite de jour et de nuit, sauf de 14h à 18h ! Comment peut-on faire vivre la population d'une ville avec cela ? Il paraîtrait que ce serait une réplique à l'ordre de grève générale lancé par la radio anglaise. Il ne semble pas possible que cela puisse durer, surtout que les sentinelles ou la police paraissent assez peu se soucier des laissez-passer, même spéciaux. Cela sent la désorganisation et la crainte.
Samedi 19 août. Hier soir vers 20h 30, quatre avions sont passés très bas sur Cimiez; il y a eu quelques tirs sur eux, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps. Pendant la nuit, nombreux passages d'avions, toujours de passage seulement. Bon nombre de grosses explosions sourdes et lointaines vers l'ouest sans pouvoir dire si ce sont des bombes ou des destructions, à Antibes par exemple. Presque pas de coups de feu en ville, pas de mouvements de voitures allemandes. En somme nuit calme à Nice. Ce matin, on apprend par haut-parleurs que la consigne d'hier est changée ! Circulation autorisée de 6h à 9h, de 11h à 14h et de 18h à 20h. Ça va bien pour les bureaux mais pour le marché, les ménagères, le commerce ? En tout cas, pour aujourd'hui, c'est la journée perdue, le personnel n'ayant pu être informé à temps. Toutes ces décisions baroques s'ajoutent à la pagaille et ne peuvent qu'accroître le mécontentement du populo, ce dont les partis extrémistes profitent déjà. Nous n'avons ni préfet ni maire, c'est bien fâcheux.
[1] Le 15 août, apprenant le débarquement allié en Provence, des officiers nazis décidèrent en représailles de fusiller des résistants détenus au quartier politique de la prison de Nice. Vers 15 heures, ils emmenèrent sur le bord de la rive droite du Paillon vingt et un détenus qu’ils abattirent à coups de mitraillette au fur et à mesure qu’on les obligeait à sauter du camion. Il s’agissait de... René Borghini, 35 ans, de Monaco... Robert De Lattre, 50 ans, de Nice... Victor Harang, 44 ans, de Menton...
Voir http://nice-rendezvous.com/car/chemin-des-fusilles.html





