Mémoires d'un artilleur

Lettres d'un officier d'artillerie de montagne de la 1ère Guerre Mondiale (Vosges, Verdun, Grèce)... et la suite, correspondance de la 2e guerre.

07 décembre 2009

A quand la fin de la guerre ?

Paul à Solange. Samedi 11 novembre. Est-on toujours optimiste sur la fin de la guerre ? Hélas on ne voit rien venir ! Cependant je crois que la réélection de Roosevelt est une bonne chose car j'imagine que les Allemands avaient dû miser sur sa disparition, tandis que son maintien, après la conférence de Moscou, semble bien rendre impossible, pour le moment, la désunion espérée entre les Alliés. Les offensives ont l'air de reprendre mais on ne voit pas du tout de symptômes de désagrégation ni seulement de moindre résistance des armées boches, et encore moins d'indices de révolution, ou même de lassitude à l'intérieur. Et cependant, comme ils doivent être malheureux avec ces effroyables bombardements aériens, ces hécatombes sur tous les fronts et la perte de tout espoir, semble-t-il ! Mais ne les plaignons pas. Mme de Rivoyre racontait des atrocités épouvantables qu'ils ont commises dans l'Ain et le Jura, tortures et supplices inimaginables : elle certifie l'exactitude du fait de gens sciés vivants à la scie mécanique ! ! Où est le temps où ils étaient, et où surtout on faisait dire qu'ils étaient, corrects !

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24 novembre 2009

Anniversaire esseulé.

Paul à Solange. 2 novembre 1944. 55 ans ! J'en suis un peu effrayé et j'ai peine à le croire. Les précédents anniversaires, 52, 53, 54, ne m'ont rien fait : la cinquantaine, la "robuste" cinquantaine... Mais ce 55 me fait peur, je ne sais pourquoi, et me paraît une étape sévère, la porte de la vieillesse. Est-ce seulement parce que je suis tout seul, éclopé, à une époque indécise, angoissante, de notre histoire ? Est-ce parce que je suis soucieux pour vous tous, pour Maurice, pour l'avenir de Simone, que les circonstances contrarient, pour l'échec de ce malheureux Claude, pour tous les tracas qui t'assaillent et rendent ta tâche si dure ? Le fait est que j'ai trop tendance à broyer du noir depuis quelque temps et j'ai tort de le faire, et j'ai tort de te l'écrire, mais j'ai besoin de te le dire et de m'épancher. Car s'il y a une chose qui ne vieillit pas en moi, c'est mon amour pour toi, ma chérie, mon besoin de t'aimer, mon désir de te rendre heureuse et de ne te laisser manquer de rien, mon désir aussi de mener à bien la tâche que nous avons entreprise ensemble, quand je t'ai voué ma vie il y a plus de 24 ans, de faire ensemble du bonheur et d'élever nos enfants en leur donnant tout le possible pour avoir à leur tout une carrière et une vie heureuses. Nous avons réussi jusqu'à présent. Fasse le ciel que les épreuves actuelles finissent vite pour tous et que nous retrouvions une vie normale, avec notre part de joies et de satisfactions !

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21 novembre 2009

Mère de famille en 1944.

Samedi 28 octobre. Il faudra qu'on tâche de s'arranger mieux que l'année dernière, pour que je ne sois pas trop surchargée aux moments où tu seras à la maison. Nous n'avons guère eu une année intéressante l'an passé, moi toujours à la cuisine quand tu étais à la maison, n'ayant qu'une hâte, celle de me coucher et, même au lit, n'ayant guère de goût à bavarder mais désirant seulement de dormir après des journées harassantes. Voyez un peu si vous pourriez me trouver une petite bonne, jeune, débutante, afin que ma Simone également n'ait pas à continuer à s'appuyer la vaisselle et que moi je sois secondée dans le travail assommant des légumes et des mille riens qui absorbent.

Tu sais, j'aime bien tout décider, tout organiser, tout commander, c'est entendu, mais tout de même, ce que ton avis me manque sur tout ! Mon pauvre ami, c'est fou ce qu'on aurait besoin de calme, de détente, et pour tout dire, d'un peu de bonheur ! Espérons que ça nous sera donné. Je ne reparle pas de notre Maurice (parti à Rottenmann, Autriche, pour le STO), ça, c'est le chagrin constant, profond, caché, dont on ne parle pas mais qui vous mine. Je lui ai écrit par la Croix-Rouge mais je n'ai aucun espoir de réponse.

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18 novembre 2009

Projets de retour.

Jeudi 26 octobre. Reste la question du voyage, qui n'est certes pas une petite affaire, tu viens d'en faire la cruelle expérience. D'abord question administrative : j'ai fait prendre des informations à bonne source : contrairement à ce que je croyais et qui se passait jusqu'à ces derniers temps, il paraît qu'il faut en effet un sauf-conduit pour entrer dans le XVe région. Ce papier, d'après le Secrétaire Général de la Police d'Etat à Nice, est délivré sans difficultés aux Français par le Maire, la Gendarmerie ou la Préfecture du lieu de résidence. Donc demander tout de suite à Mme Faucher cette pièce pour chacun de vous. Au cas où l'on ferait des difficultés pour l'établir pour Nice même, le demander pour Antibes, par exemple (adresse de la Compagnie des Eaux à Antibes : 1 avenue Paul Arène). Pratiquement, il n'y a aucun barrage au Var et l'on circule sans difficultés de la rive droite à la rive gauche et réciproquement. Je suis donc convaincu que si tu avais continué sur Marseille sans laissez-passer et que tu aies pu trouver le moyen de venir de Marseille en camion ou auto, tu serais parvenue sans histoire à Nice. Je regrette donc bien que tu te sois laissé influencer (ce qui m'étonne bien de ta part) et que tu aies ainsi lâché pied après avoir fait plus de la moitié du chemin, pauvre chérie.

Maintenant question matérielle : comment organiser ce retour ?

1) Par camion avec les Pégurier. Maman va cet après-midi les voir; je rajouterai un mot si elle apprend quelque chose d'intéressant. Mais je ne pense pas que d'ici, cela puisse s'organiser. D'autre part, je trouve le voyage en camion découvert dangereux en cette saison, surtout pour les grand'mères. Mais cela permettrait de tout ramener : bagages, vélos et provisions. Variante : venir en train à Nîmes et faire le reste en camion; mêmes difficultés d'organisation, à moins que quelqu'un comme les Barrault puisse nous trouver cela sur place.

2) Par train. Vu la difficulté de la traversée du Rhône, je me demande (mais je ne peux avoir de réponse ici) s'il ne vaudrait pas mieux passer par Clermont, St Etienne et Lyon. Je sais que Lyon-Marseille fonctionne, et St Etienne-Lyon aussi, je crois. J'ignore si la ligne Clermont-St Etienne fonctionne, soit par Vichy et Roanne, soit par Thiers. Tu peux le savoir aisément, je pense.

Reste le trajet Marseille Nice. Jusqu'ici, toujours rien comme train. Cependant la voie est rétablie jusqu'à St Raphaël. Le car Marseille-Aix-Nice est à peu près exclusivement réservé aux officiels. Restent les camions du ravitaillement ou autres, mais rien de sûr ni de combinable à l'avance. Par Lasobatie, Henry ou Caffaréna, on aurait bien des tuyaux sur place; mais en tout cas la solution train devra comporter le minimum de bagages et vraisemblablement pas de vélos. Il faudra laisser des colis faits à expédier quand ce sera redevenu possible, ou aller les chercher plus tard.

Le trajet par le S.F. est impossible : tous les viaducs entre Grasse et Nice ont sauté, bien entendu. Sur la ligne Nice Digne le trafic a repris mais il y avait encore transbordement ces jours-ci à la Vésubie.

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15 novembre 2009

Voyager en octobre 1944, la galère !

Solange à Paul. Samedi 21 octobre.  Le passage pour Nice m'est refusé. Je suis partie pour Nice Lundi 16 et, ayant appris à Arles que Nice était zone interdite et que je n'y pourrais aller sans sauf-conduit, je suis allée demander les papiers voulus (non à Marseille, le seul train y conduisant ayant 4 heures de retard) mais à Avignon pour lequel j'ai eu la chance d'avoir un train (le retard de l'autre m'aurait toujours permis de le prendre ensuite pour Marseille). Après courses et démarches nulles et repas, on m'a fait voir le papier reçu au commissariat, refusant toute demande d'entrée dans les arrondissements de Nice, Puget-Théniers, Barcelonnette, déclarés zones de guerre et zones interdites. Essayer de passer outre avec le Var comme défense aurait été folie, je suis donc revenue le cœur bien gros.

Paul à Solange. Lundi 23 octobre. Ce que je ne comprends pas du tout, c'est l'histoire de l'interdiction de venir à Nice. A ma connaissance, il n'y a pas un mot de vrai : on vient à Nice sans plus de difficulté qu'avant, sans laissez-passer; en tout cas, rien n'existe comme contrôle à St Laurent du Var, c'est sûr. On a bien édicté la création des deux zones, mais on n'a pas dit qu'il y aurait de ligne de démarcation, en tout cas, celle-ci serait au Rhône; or tu l'as traversé sans difficulté administrative, sinon sans peine. C'est d'autant plus vexant. Le difficile, c'est le parcours Marseille Nice car il n'y a toujours absolument rien et on ne passe qu'en camions et autos, le car (3 fois par semaine, je crois) étant pratiquement exclusivement réservé aux officiels en mission. En somme, tu as pu, hélas ! t'en rendre compte, le voyage est impossible actuellement pour une famille. Par conséquent, il faut bien en prendre son parti, quoi qu'il en coûte, et admettre que vous ne pouvez pas, pour le moment, revenir, au moins par Nîmes et Marseille. La séparation continue et se prolonge. Acc_s_Nice

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Jambe cassée !

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Journal de Grand'mère. Dimanche 3 septembre. Journée bien néfaste pour nous ! Mon pauvre Paul vient de se casser la jambe : en descendant de chez moi après souper pour rentrer chez lui, il a glissé dans l'escalier et il est tombé si malheureusement que le tibia a été fracturé. C'est désolant ! Entendant du bruit, je suis descendue en vitesse, je trouve mon fils assis dans l'escalier et me disant :"je crois que je viens de me casser la jambe". En effet son pied est ballant et il souffre. Affolée, je vais demander du secours chez la concierge qui a le fiancé de sa nièce, heureusement : c'est un grand gaillard, il vient prendre mon Paul dans ses bras pour le transporter sur le lit. J'étais atterrée ! Et de voir mon fils souffrir me bouleversait. Vite j'envoie chez Marcel qui n'y est pas, il est à Levens pour plusieurs jours; chez le Dr Camus, il n'y a personne. Le jeune garçon a eu l'idée de passer à l'hôpital et revient avec une ambulance. Le transport avec cette jambe cassée est douloureux, pauvre cher Paul ! Il est bien courageux devant la douleur mais il est bien navré quand il pense aux conséquences de cet accident ! Lui qui espérait partir à Chargnat au premier convoi qui serait rétabli !

A l'Hôpital Saint Roch qui est plein de blessés, on ne peut pas nous recevoir et on nous envoie à Pasteur. Nous avons bien hésité à y aller mais que faire ? Un Dimanche où tous les docteurs sont absents ! Si j'avais su qu'il n'y avait rien à faire dès ce soir, je l'aurais bien gardé à la maison jusqu'au matin ! Mais je pensais qu'il fallait des soins immédiats. Dans ces moments-là on est tellement inquiet qu'on cherche le secours le plus rapide. Cette voiture d'ambulance de l'hôpital est un vrai chariot. Toutes les secousses s'y ressentent, surtout que la route est défoncée pour aller à Pasteur. Paul a donc dû souffrir. Le trajet me paraît interminable. Là-bas, on attend, on parlemente, en entendant les rires et les bruits de voix des internes qui s'amusent alors que l'hôpital est plein de blessés, maquisards et autres victimes des derniers combats. Impossible d'avoir une chambre personnelle, on donne un lit dans une chambre de 3 et on trimballe ce pauvre Paul de la civière à ce lit. Puis il faut le déshabiller, le coucher, tout cela est une occasion de souffrances nouvelles et après la visite de l'infirmier et de la sœur qui sont blasés au point de lui dire "oh ! ce n'est qu'une jambe cassée !, je dois me forcer pour rentrer avec l'ambulance. Il est 11h-1/4, l'infirmier doit faire une piqûre et il n'aura, mon pauvre Paul, de soins que demain matin !

Mardi 5. Nos complications n'étaient pas finies. D'abord pour Paul, cette nuit et la matinée ont été interminables et d'une grande tristesse, tout seul, loin de tous les siens. J'avais chargé de prévenir la Compagnie où on a été très attristé de cet accident, tout le monde s'est mis à ma disposition, M. Lhermitte surtout qui est parti de suite pour Pasteur. Là ils ont décidé avec Paul son transfert aussitôt que possible pour les Augustines, où M. Sallamitte lui a retenu une chambre. Recherche d'une ambulance l'après-midi pour ce transfert, et je retrouve mon fils bien secoué par toutes ces émotions mais bien, dans une jolie chambre où je l'installe. On attend le Dr Barraya, indiqué par Marcel; il arrive à 5 heures, voit la jambe, trouve la cassure mauvaise et dit qu'il est impossible de l'opérer ici où les sœurs n'ont pas l'installation de radio. Il faut partir au Belvédère. Nous étions atterrés tous les deux ! Il a fallu en passer par là ! Coup de téléphone, arrivée d'une autre ambulance, on nous donne au Belvédère la chambre 47, au 3e. Le docteur viendra à 8 heures 1/2 pour l'opération. Attente fébrile sur laquelle je n'insiste pas ! ! A 9 heures le chariot vient le chercher pour le mener à la salle d'opération. Je reste seule dans l'attente, en faisant des réflexions qui ne sont pas roses ! Une heure se passe, il n'est pas revenu, je commence à être angoissée. Enfin après une heure et demie, le voilà, mais dans un triste état ! Son souffle précipité, presque semblable à un râle, c'est affreux ! J'avais bien besoin de tout mon courage ! Il a divagué une partie de la nuit, se débattant sans me reconnaître. Ce n'est que vers le matin qu'une lueur d'intelligence a reparu dans ses yeux et qu'il m'a vaguement reconnue. Nous n'avons pas quitté son chevet une minute, l'infirmière et moi.

Mercredi 6. Le docteur est revenu dans la journée, il ne peut pas se prononcer avant quelques jours sur le temps du séjour à la clinique. Il faudra refaire avant une radio pour savoir si la soudure s'opère. La journée s'est assez bien passée mais la nuit a été mauvaise, nous n'avons fermé l'œil ni l'un ni l'autre. Paul tombait de sommeil mais dès qu'il s'endormait, c'était pour être pris de cauchemars et pousser des cris; rien ne le calmait et  le plâtre, en séchant, le comprimait et le faisait souffrir. Il me semblait que le jour ne viendrait jamais ! Il paraît que ces manifestations sont dues au choc opératoire et à l'anesthésie. Il a absorbé tellement d'éther ! !

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12 novembre 2009

In memoriam

Le Château de La Valette.

Grâce à Monsieur Etienne Vaissière, petit-neveu de l'ancienne propriétaire du Château de La Valette, j'ai pu réunir des renseignements sur ce château et ses occupants et mieux cerner les tragiques événements qui ont détruit ce château et profondément blessé cette famille.

En 1944, Mme Vaissière, née Madeleine Marchand, habitait le château de La Valette avec deux de ses fils, Paul et Joseph, et sa fille Odile. Voici une photo du château, prise en 1912.

Chateau_de_la_Valette_debout

Paul et Joseph Vaissière n'étaient pas des résistants. Ils vivaient de l'exploitation d'une petite ferme et n'affichaient aucune tendance politique. Cette dernière assertion est confirmée par un témoin résistant qui avoue être venu chercher (par effraction) les armes des casernes françaises d'Issoire dans le château de La Valette, pensant qu'elles y avaient été cachées.

En juillet 1944, le château fut réquisitionné par les FFI. Leurs occupants acceptèrent d'aider et d'héberger ces résistants. Malheureusement, quand les Allemands s'en prirent au château, les résistants l'avaient déjà quitté, laissant ses propriétaires affronter les conséquences de leur bonté et de leur hospitalité.

Odile Vaissière n'était pas au château mais Madeleine Vaissière et ses fils furent arrêtés et déportés. Paul et Joseph, déportés, moururent l'un à Flossenburg en janvier 1945, l'autre à Graditz en avril 1945. Pour l'aide apportée aux FFI, dont témoigne l'attestation ci-jointe, ils ont été reconnus comme déportés politiques, et Madeleine Vaissière a reçu le grade de sous-lieutenant dans la Résistance.

attestation_Vaissi_re

Lettre de Solange Bernier. "Dimanche 6 août. Les plus malheureux, ce sont les Vaissière du château de La Valette, qui n'étaient pas du tout pro réfractaires et qui ont reçu un bon de réquisition du château des chefs du maquis. Les ayant hébergés, ils ont payé pour les autres et c'est eux que les Allemands ont arrêtés."

Le château fut pillé et incendié. Souvenirs de Mireille Bernier, 18 septembre 1944 : "Nous nous rendîmes un jour à ce château de La Valette. C'était un bâtiment assez important, situé un peu en contrebas d'une pente. Nous le trouvâmes sinistrement vide et noirci, ouvert à tous les vents, sans plus ni portes ni fenêtres, tous meubles enlevés. Il ne restait dans un couloir qu'un piano sans couvercle, sur les cordes duquel mon frère, en passant, frotta sa main, des aigus aux graves, faisant résonner, dans le silence lugubre du château mort, une gamme chromatique incongrue et sinistre qui nous glaça. Il n'y avait rien d'autre à voir que la désolation des lieux, hélas."

M. Etienne Vaissière m'a communiqué une photo de la façade, prise le 19 septembre 2009.

Chateau_de_La_Valette_ruines

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28 octobre 2009

Libération de Nice

Journal. Lundi 28. Ce matin est l'aurore d'un jour grave pour Nice : les FFI ont essayé un coup de main contre les Allemands, après toute une nuit de canonnade; quand je suis sortie ce matin pour aller toucher les 50g de pain qu'on distribuait à chaque personne, après une queue de 20 minutes, tout le monde racontait qu'on se battait autour de l'avenue de la Victoire, que la Police faisait rentrer les gens chez eux. J'ai donc rapidement emporté mes 100g de pain, touché, en passant, chez le boucher 130g de viande frigorifiée, et je suis rentrée chez moi, attendant Paul à midi m'apportant des nouvelles. Il n'en savait guère plus que moi ! La situation était confuse. Les Boches, qui semblaient ce matin s'être terrés et avoir peur, se sont repris et, depuis 1 heure, ils font circuler dans les rues des camions avec des soldats armés qui tirent à tort et à travers; et maintenant, c'est sans arrêt qu'on entend crépiter les mitrailleuses et partir les balles; nous entendons du balcon les ricochets. Il y a un poste au bout du Bd Carabacel qui tire sans arrêt sur tout ce qu'ils aperçoivent, on ne voit plus un chat dans la rue, Paul est coincé chez moi et ne peut pas aller au bureau, ce serait de la dernière imprudence. Qu va-t-il se passer ? On est en plein drame, pourvu que ça finisse bien pour nous !

En somme nous vivons les mêmes heures qu'à Paris et je tremble plus pour eux là-bas que pour nous ici. Nous sommes en pleine zone de guerre. Ces mitrailleurs n'ont pas arrêté leurs tirs, puis le canon est venu s'y joindre, nous entendions nettement l'explosion de départ, le sifflement de l'obus qui passait sur nos têtes, puis le bruit d'éclatement du projectile qui semblait tomber assez près d'ici. En réalité c'était sur l'avenue J. Garnier et le passage à niveau rue Michel-Ange. Impossible toujours de mettre le pied dehors. Paul est obligé de renoncer à aller à la Compagnie. Je prépare son lit pour que nous puissions passer ensemble cette nuit qui s'annonce mouvementée.

En effet, dès 7 heures commencent les bruits formidables d'explosions, le ciel s'illumine de lueurs rougeâtres et se couvre de fumées, on pense que c'est le Port qu'ils font sauter, c'est cela en effet ! Et c'est signe de départ car tout à coup, on voit descendre de Cimiez des troupes allemandes avec armes et bagages. Ils sont précédés de camions contenant des soldats armés qui tirent sur les maisons pour faire fermer toutes les persiennes, pour qu'on ne voie pas leur départ. La troupe est encadrée de tireurs qui font de même, on n'a qu'à se cacher et se mettre à l'abri. C'est ce que nous faisons, non sans regrets car nous avons trop le désir de voir ce qui se passe. J'ai pu constater qu'une balle avait entamé la façade en dessous de notre balcon. Pourvu qu'ils partent vraiment !,  nous disions-nous, et qu'il n'y ait pas trop de pertes parmi les nôtres ! On ne peut avoir aucun renseignement, personne ne bouge. On va se coucher, s'attendant à tout.

Mardi 29 août. Ce matin, la fièvre s'est emparée de la population, tout le monde s'interpelle : "faut-il partir ?" Personne n'est bien fixé. Paul part vite à la Compagnie, moi, je ne peux pas rester sur place et je sors pour me renseigner, mais j'ai dû rentrer car on prétendait que ce n'était pas fini. Mais on voyait déjà circuler des autos avec les couleurs françaises; les équipes de FFI, en quantité, se pressaient pour transmettre des ordres, la nervosité agitait tout le monde mais on sentait l'air plus léger, les mines étaient plus joyeuses, on avait l'impression qu'il y avait quelque chose de changé ! En fait c'était vrai ! Ils sont bel et bien partis, sans tambours ni trompettes, et pas bien fiers de leurs derniers exploits de destruction car ils ont fait sauter tout ce qu'ils ont pu ! ! J'étais rentrée mais je n'ai pas pu tenir en place et je suis ressortie pour voir les dégâts, du côté de l'avenue Thiers où ils ont tiré avec un canon de 105 pour défendre le blockhaus qu'ils y avaient construit : tous les magasins et façades alentour sont à moitié démolis. Puis avenue J. Garnier, rue Michel-Ange, le bombardement par obus a détruit quelques maisons, cassé toutes les vitres, sans faire, je crois, beaucoup de victimes. Il y a eu combat tout le long de l'avenue Borriglione, avenue de la Victoire, place Masséna, les vitres sont cassées, les maison éraflées par les tirs. Le sol est jonché de débris, tous les magasins où se trouvaient les PPF, la Milice, les Bureaux Nationaux, ont été pillés et vidés de leur contenu. A côté de ça, j'ai eu la grande satisfaction de voir les ouvriers français démolir en hâte les barrages de barbelés et  de fers cimentés qui coupaient la circulation. Les autos passent, elles ont trouvé de l'essence par miracle ! Les bicyclettes n'ont plus peur d'être réquisitionnées ! On se sent revivre ! Il n'y a pas d'électricité, du gaz une demi-heure à midi, juste de quoi faire réchauffer des restes et manger une boîte de sardines : la joie nourrit !...

Lettre du Jeudi 31 août. Ma femme chérie, mes chers enfants, tout va bien ici ! Nous sommes libérés, sains et saufs, depuis Mardi 29 au matin, et sans dommages. Depuis le débarquement du 15 août, nous avons eu de multiples bombardements d'avions et des tirs de la marine, mais sur objectifs militaires seulement en général. Il y a eu cependant quelques bombes en ville la nuit. C'est la journée du 28 qui a été décisive : combats de rue très violents pour les FFI qui ont attaqué tous les blockhaus quand on a su que les Américains approchaient du Var. Il y a eu de la casse des deux côtés mais surtout chez les Allemands, qui ont réagi très vivement. Mais ils sont partis dans la nuit de Lundi à Mardi, en faisant tout sauter au Port et leurs dépôts de munitions. Incendies, explosions, dégâts importants, mais pas de victimes, quartiers évacués. C'est bien le peuple de Nice, seul, qui a chassé les Allemands. Les premiers éléments américains ne sont arrivés que le 29 après midi. Dès le matin, Nice s'est couverte de drapeaux et la ville était sillonnée de camions avec des drapeaux transportant les volontaires de la Résistance qui avaient combattu toute la journée de Lundi. Ça a été dur, balles et obus n'ont pas cessé en ville le 28 et j'ai dû rester l'après-midi chez Grand'mère sans pouvoir sortir.

La joie éclate partout. Hier on a accueilli avec enthousiasme les Américains. On respire la liberté. Tout est pavoisé. On est heureux d'avoir, comme à Paris et dans beaucoup d'autres villes, chassé nous-mêmes l'envahisseur. Tout en étant heureux de vous savoir à l'abri, je regrette que nos garçons n'aient pas vu cela. La France n'est pas morte. Beaucoup de nos agents ont été parmi les FFI et ont fait courageusement le coup de feu, tuant des Allemands et faisant même un prisonnier !

Naturellement il y a de sérieux dégâts résultant des destructions ennemies, et mes conduites de la Promenade et du Littoral sont détruites en plusieurs points. Gros travail en perspective. Mais ça ne fait rien. Les Boches s'enfuient comme ils peuvent par la route du Littoral. Ils étaient encore hier au Cap d'Ail. Mais je répète, malgré que la radio fasse systématiquement le silence sur Nice, je ne sais pourquoi, qu'il n'y avait plus un Allemand en état de combattre Mardi matin 29 août.

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06 octobre 2009

Qui cherche trouve !

Lettre du 31 juillet 1944. "Au retour... il y avait également de la fumée, c'était évidemment le château de La Valette (repaire de réfractaires)... On ne sait rien sinon qu'on a arrêté au château de La Valette Mme Vaissière (ses deux fils ont dû prendre le large), le curé de St Jean Val, pas mal de réfractaires, et qu'en représailles de choses que nous ignorons, les Allemands sont venus mettre le feu à Berme le Haut et Berme le Bas près de St Etienne sur Usson."

Ayant lu et tapé cette lettre, j'ai voulu retrouver ce château de La Valette, comme j'en avais retrouvé d'autres.

Il y a plusieurs châteaux de La Valette en France mais un seul en Auvergne, à près de 80 km de St Rémy de Chargnat où habitait ma grand'mère pendant l'été, donc beaucoup trop loin. A part celui-là, rien.

Aucune image, aucun mention sur Google, pas de carte postale, rien dans les guides de tourisme en tous genres, anciens ou récents. Rien non plus sur Google Map, ou Fallingrain. Le vide total.

A force de recherches, j'ai eu l'idée de mettre "château de la valette" entre guillemets, plus Auvergne.

Et là, miracle : je trouve un "RECEPISSE DE DECLARATION concernant réalisation de deux passages à gué sur le ruisseau "la Valette" au lieu-dit "Château de la Valette" sur la commune de SAINT JEAN EN VAL".

Déduction : le château n'existe plus, il ne reste que son nom. Mais où ?

Reprenons les recherches ! A moi Google Earth !

Non, rien à faire. Ni lieudit, ni ruisseau.

J'essaye, en désespoir de cause, Géoportail, que je n'aime pas beaucoup, le trouvant fort peu convivial. Je parviens, non sans mal, à cibler St Jean en Val, puis je cherche tout autour, en surimposant la photo satellite et la carte IGN.

Victoire ! Voici le ruisseau de La Valette ! Et en suivant soigneusement le tracé dudit ruisseau, oui, voici le lieudit "château de La Valette". Plus qu'une chose à faire : repérer sur Google Earth l'emplacement de ce lieudit, mettre un repère et copier-coller la photo satellite dans mon fichier personnel. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Je dois dire que mon entourage, sans le dire trop fort, a trouvé ma recherche complètement inutile, voire absurde. Mais je suis une chercheuse, moi, monsieur ! Avec une âme d'érudite minutieuse et consciencieuse ! Je voulais savoir ce qu'était devenu ce mystérieux château et j'ai trouvé.

Inutile ? Temps perdu ? Oui, sûrement. Mais pourtant, quelle joie ! Regardez, c'est là, LÀ ! Sous la petite croix rouge !

Chateau_de_La_Valette

P.S. J'ai reçu un message de Monsieur Etienne Vaissière, petit-neveu des propriétaires de ce fameux château. Il m'a précisé d'une part que les deux fils de Mme Vaissière, Paul et Joseph, arrêtés, n'étaient pas revenus de déportation; d'autre part que l'attaque allemande sur Berme le Haut et le Bas n'était pas une action de représaille mais une poursuite des résistants qui avaient quitté le château de La Valette.

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16 septembre 2009

Lettre du 25 juin 1940

"Le sacrifice est consommé maintenant, il faut regarder vers l'avenir, il faut reprendre courage ! J'avoue que j'en ai manqué; mais on tombait de si haut et l'abîme s'ouvrait si profond que le désespoir m'envahissait et mes craintes pour vous, s'ajoutant au chagrin de mon cœur de Français, m'ont fait passer des heures cruelles. J'en suis encore à supposer seulement que ces craintes étaient vaines et que, à part un jour ou deux d'appréhension quand on a su que la région de Clermont était atteinte, vous aurez traversé sans troubles et sans dangers cette terrible période, où le mascaret débordait sur notre pays sans plus rencontrer d'obstacle. Pauvre amie, pauvre de vous, comme vous avez dû vous sentir exposées, abandonnée par vos maris retenus si loin de vous, avec tous ces enfants, avec les mères. Qu'as-tu pensé, qu'as-tu craint ? N'avez-vous pas été sur le point de partir ? C'eût été folie mais pourtant… Si tu savais comme j'ai pensé à toi, à ta responsabilité, à ton souci, comme j'étais tendu vers toi, désolé d'être séparé, de ne pouvoir ni t'aider, ni te conseiller, ni te réconforter… Mais laissons cela; c'est un passé détestable qu'il ne sert à rien d'évoquer. Parlons du présent et de l'avenir.

Il est trop tôt pour prendre des décisions, rien d'officiel n'étant encore connu sur les dispositions d'armistice et sur ce qui sera décidé pour la circulation, le ravitaillement, le rapatriement, etc. Donc pour le moment, vous devez rester (tranquilles, maintenant) à Chargnat qui n'a pas été et qui ne sera pas occupé...

Ces derniers jours de guerre ont été bien poignants. Je ne veux pas commenter les événements mais j'ai été révolté; j'aurais voulu qu'on continue la lutte, qu'on prenne des mesures pour sauver la flotte et l'Empire; qu'on proclame l'indépendance de la France d'Outre-mer, avec un gouvernement spécial, et que celle-ci continue la lutte avec l'Angleterre. Mais il semble, hélas ! que l'on est encore plus bas qu'on ne le croyait et Pétain lui-même paraît laisser entendre qu'il ne voit plus la possibilité d'une victoire de l'Angleterre ! En être là, après tout ce qu'on nous a dit depuis des années et surtout depuis 10 mois ! Quelles erreurs, ou quelle duperie ! Et pourtant je me refuse à croire que la puissance allemande triomphe jusqu'au bout; il ne se peut pas que malgré leur force, leur matériel et leur féroce discipline, les pertes et la fatigue qu'ils ont subies ne se fassent pas sentir. Aussi je me sentirais disposé à approuver et à aider ceux qui répondent à l'appel du Général de Gaulle à Londres, que j'ai entendu à la radio, car il faut tenter quelque chose et ne pas s'abandonner complètement parce que nous sommes envahis. Et l'Angleterre a beau avoir des navires et des avions en masses croissantes, il faudra des soldats de valeur, comme seuls sont les Français, pour, quand le moment favorable arrivera, renverser le monstre nazi gonflé et essoufflé, et reconquérir notre liberté perdue..."


Posté par flo_nc à 12:06 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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