Dans les années 1960, la réalisation d'une force nucléaire de dissuasion était l'énorme affaire des programmes militaires. Ils devaient se concrétiser par les SNLE (Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins) du type Redoutable et par les silos du plateau d'Albion, dans le Vaucluse, puis les Mirage IV.

Je fus chargé, à la C.A.E.[1] puis à la Division Militaire Spatiale et Aéronautique de la C.I.I.[2], d'animer et de coordonner l'action commerciale concernant notre fourniture, c'est-à-dire tous les systèmes informatiques expérimentaux, prototypes et opérationnels : navigation, contrôle automatique des engins balistiques, moyens de contrôle et de simulation à terre, logiciels, logistique (rechanges, maintenance, documentation), assistance technique, etc.

Les budgets en cause étaient considérables ; ces programmes représentèrent pendant une dizaine d'années une grosse part de nos prises de commande, et la bonne santé financière de la Division reposait en bonne partie sur les marchés que j'avais négociés avec l'Etat. J'eus donc d'une part à connaître suffisamment les matériels et les systèmes en cause pour pouvoir en discuter valablement avec les clients, ce qui m'amenait à fréquenter aussi bien nos ateliers et labos que les sites expérimentaux ou opérationnels et les arsenaux où étaient construits, armés et entretenus les SNLE. D'autre part, il me fallut acquérir une maîtrise suffisante des textes juridiques et administratifs de base (Code des Marchés Publics, par exemple. Volens nolens, j'avais réussi à être juriste.

 Les calculateurs de ces programmes étaient fabriqués en France mais, bien que partiellement francisés, ils reposaient sur des licences américaines. Ce fut l'une des raisons qui poussèrent le gouvernement de l'époque à inclure un volet militaire dans le "Plan Calcul"[3], et j'eus à en orchestrer l'aspect contractuel. Je ne vais pas m'appesantir ici sur les incroyables vicissitudes de ce plan ambitieux dont je fus, avec quelques centaines d'autres, l'un des acteurs enthousiastes. Bornons-nous ç dire que les objectifs assignés au Plan Calcul Militaire furent tenus.

Deux familles d'ordinateurs furent réalisées, avec le logiciel de base correspondant :

l'Iris 35M, qui équipa les projets Pluton[4] et Atila[5] de l'Armée de Terre, et la direction de lancement de torpilles des sous-marins du type Daphné ;

l'Iris 55M, qui équipa les corvettes du Plan Bleu, dont le nombre fut assez réduit pour des raisons budgétaires.

La famille des mini-ordinateurs MITRA apparut, avec sa version militaire 15M qui connut un développement très important ; j'eus la responsabilité commerciale de tout ce qui concernait le RITA[6], programme majeur de l'Armée de Terre.

Je me trouvais là, comme transmetteur, en pays de connaissance car l'idée de ce système remontait au début des années soixante. Le programme était franco-belge, avec une direction bicéphale et des réunions mixtes, Forces Terrestres Belges, Etat-Major de l'Armée de Terre, et industriels français et belges, ce qui permettait de faire régulièrement le point et de prendre des décisions. Les réunions se tenaient alternativement en Belgique et en France et cette méthode de travail, qui constituait une nouveauté, donne de très bons résultats.

 Au fur et à mesure du développement de tous ces grands programmes, les utilisateurs prenaient conscience du poids croissant des logiciels (le software, comme on l'appelait encore) dans le coût des systèmes et dans leurs délais de mise au point ; il en résultait des négociations parfois laborieuses. IBM avait en effet lancé la commercialisation séparée du hardware (le matériel) et du software (les logiciels), et tout le monde suivit. Cela nous paraît évident et normal aujourd'hui mais à l'époque, ce fut un beau tollé ! Les commerciaux se faisaient pratiquement traiter de voleurs lorsqu'ils avaient la prétention de faire payer cette chose immatérielle considérée jusqu'alors comme un simple accessoire du matériel.



[1] Compagnie européenne d'Automatisme Electronique.

[2] Compagnie Internationale pour l'Informatique.

[3] Ce Plan, lancé en 1966 par le Général de Gaulle, était destiné à assurer l'autonomie de la France dans les technologies de l'information, et à développer une informatique européenne. Voir Annexe 8.

[4] Le missile Pluton était un système balistique nucléaire à courte portée lancé d'une rampe lance-missile montée sur un châssis chenillé AMX-30

[5] ATILA (Automatisation du tir et des liaisons de l'artillerie) : Système informatisé de transmission pour l'artillerie de calibre 155 mm. En service aux environs des années 1980 au début des années 2000. Voir Atila et autres

[6] Réseau Intégré des Transmissions Automatiques, toujours en usage, modernisé, dans l'Armée de Terre et vendu par Claude aux USA en 1985. Voir Rita 1, Rita 2, Rita 3, etc.