A Douera, on m'habille décemment, avec des tenues américaines seyantes et pratiques. Je perçois un paquetage qui me paraît somptueux, dont certains éléments peuvent être utilisés de façon inattendue. Par exemple, le casque lourd en acier sert souvent de lavabo individuel portatif[1] ; de plus, quand on le remplit d'essence (heureusement abondante), il est également pratique pour ôter les taches d'un treillis ou d'un blouson.

Je poursuis mon instruction d'opérateur radio : lecture au son, procédures radio, code Q, emploi des matériels que nous recevons petit à petit. La partie purement militaire de l'instruction est réduite au minimum. Je me renseigne pour le peloton E.O.R[2]. de Cherchell mais il est trop tard, la session a commencé en octobre. Pour la suivante, on nous informe en catastrophe de l'existence de l'examen militaire à Maison-Carrée huit jours avant la date. Je réussis cependant à avoir 14 de moyenne, entre les épreuves physiques, la théorie, l'armement, etc, toutes choses apprises en huit jours, sauf la gym (j'ai sauté 1m44, ça ne m'étais jamais arrivé !). Mais il faut 16 pour intégrer, ou un grand coup de piston…

En juin 1945, juste reçu à Coëtquidan, Papa, à l'occasion d'une mission à Paris, me présenta à son cocon, le colonel Guérin, à la Direction des Transmissions. Celui-ci me reprocha gentiment de ne pas être allé le voir à Alger en novembre 1943 car il m'aurait facilité l'envoi à Cherchell. Je lui répondis que j'avais sans doute eu tort mais que je ne le regrettais pas puisqu'en faisant campagne comme opérateur radio, j'avais acquis, dans la troupe, une expérience vécue qui me serait certainement profitable. Papa apprécia la réponse.

Pendant que je passais l'examen pour Cherchell, je rencontrai à Maison-Carrée mon camarade Ferrières, qui était le Z de la Fume[3] toulousaine. Il arborait une magnifique tenue de spahi algérien et m'apprit qu'il s'était évadé de France par une filière pilotée par notre professeur de mathématiques, M. Debauges[4], et par son collègue M. Badiou, professeur de mathématiques de la préparation à Navale (et futur maire socialiste de Toulouse). Deux autres camarades avaient suivi la même voie, Meredieu et Bigourdan, qui venaient l'un et l'autre d'être reçus au concours de l'Agro. Meredieu était à Cherchell et je l'ai rencontré un jour à Alger, peu avant mon départ pour l'Italie ; il était alors aspirant d'artillerie. J'ai aussi rencontré Vladimir Yelnik, ancien EDF du groupe Pasteur, qui venait de la Taupe toulousaine et était lui aussi aspirant. Tous ces camarades avaient appartenu au mouvement de résistance étudiant dont j'ai déjà parlé.

 A Noël, j'obtiens quelques jours de permission que je passe dans la famille Wehrung. Et à mon retour à Douera, j'ai la surprise de trouver mon ex-chambrée occupée par le Corps Féminin des Transmissions[5], dont je fais ainsi la connaissance. "Figurez-vous que le sieur Merlin, de son métier général et commandant les Transmissions des Forces de Terre, de Mer et de l'Air, a eu l'idée de créer ces unités. De sorte que lorsque l'on n'est pas trop près des coins dangereux (du moins en principe), nous sommes dotés d'un personnel féminin, en général charmant. Comme quoi l'on a pensé à distraite le sapeur ! Je dois dire que les jeunes filles qui se sont engagées dans le C.F.T.[6] l'ont fait, en moyenne, dans un excellent esprit. Je ne sais pas ce que valent les standardistes et les télétypistes (du point de vue métier) mais les radios, qui m'intéressent plus particulièrement, sont épatantes. Vu la part active du Général Merlin dans la création du C.F.T., on a baptisé ces demoiselles "Merlinettes". Tout le monde, Général en tête, a adopté le totem et un jour, le Général a fait un laïus débutant ainsi : "Merlinettes, mes enfants…", parlant plus loin de "vos frères les sapeurs". Tout le monde a bien rigolé !"[7]

Tout en utilisant pour nos exercices de réseaux radio certains postes français (notamment l'excellent ER 26 ter avec son antenne pergola), nous percevons notre dotation en postes radio U.S., magnifique matériel qui fait notre admiration. Deux sous-officiers américains sont chargés de nous montrer comment ça marche et comme ils ne parlent pas un mot de français, c'est moi qui fais l'interprète. Je perfectionne ainsi mon anglais et apprends à bien connaître le matériel que j'aurai à exploiter. J'apprécie tout particulièrement le SCR 399, poste radio à grande puissance (500W) qui se compose d'une cabine portant les antennes "fouet", posée sur un camion GMC, le tout tractant un groupe électrogène.

 Je devais constater par la suite que la remorque de ce groupe permettait de trimbaler non seulement les paquetages de l'équipage mais aussi un bazar considérable plus ou moins réglementaire. Papa m'écrivit, en décembre 1944 : "Je suppose que tu disposes dans tes déplacements de beaucoup de place dans les roulottes de ton cirque ; ça fait partie des privilèges des radios, et ça faisait naturellement mon désespoir quand je voyais mes sapeurs déballer tout leur barda !".

L'unité collective comprend un outillage impressionnant, allant du contrôleur universel à la machine à écrire, ainsi que beaucoup de pièces de rechange : c'est un petit labo ambulant ![8]  Des générations de transmetteurs l'appelleront le "trois-neu-neu".

D'autres postes donnent l'occasion de faire de la culture physique, comme le SCR 177 dont l'antenne unifilaire a 25 mètres de long, soutenus par deux mâts de neuf mètres dont il faut éviter qu'ils "se croisent les bras" ; on l'appelle "le cirque".

La plupart des matériels peuvent être installés en dehors de leurs véhicules et fonctionner, grâce à une télécommande, en ayant d'une part les récepteurs et d'autre part les émetteurs. C'est ainsi que nous travaillerons le plus souvent, en Italie et en France.

 Nos sous-officiers instructeurs sont tous des exploitants radio confirmés : militaires d'active venant des réseaux sahariens, réservistes venant des PTT ou de la navigation aérienne, voire de la marine marchande, ce sont des professionnels. La discipline n'a rien de férocement tracassier : chacun essaie de faire son travail le mieux possible, ça se passe dans le cadre défini par les règlements militaires et pour ma part, je m'en accommode bien. On peut toujours, il est vrai, tomber sur des brêles ; on verra bien !

Lorsque je ne suis pas de service, j'obtiens parfois une permission de 24 heures pour le week-end et je la passe à El Biar chez les Wehrung. Comme je viens de la campagne, je m'efforce d'apporter quelques produits locaux pour améliorer l'ordinaire car le ravitaillement à Alger est parfois difficile et les pommes de terre, en particulier, sont toujours les bienvenues.

Notre compagnie commence à avoir un parc de véhicules assez important, auquel s'ajoute celui d'une unité américaine voisine. Une garde est donc nécessaire la nuit, assurée conjointement par une sentinelle française et une américaine. Une nuit où je suis de garde, j'échange quelques mots avec le G.I. de service et nous comparons nos armes respectives  : lui est muni d'une superbe carabine, chargeur engagé, tandis que je me contente d'un bon vieux fusil Lebel non approvisionné, pour lequel on m'a donné trois cartouches que je dois garder précieusement dans ma poche… Le brave garçon est un peu étonné, et je dissimule soigneusement mon sentiment de vexation. Heureusement, quelques mois plus tard, pour assurer en Alsace la garde de nos postes radio (sous la neige), je serai muni d'une mitrailleuse Thomson et de plusieurs chargeurs, d'ont l(un engagé. Le Boche éventuel n'aurait eu qu'à bien se tenir !

 Le temps s'écoule sans incident notable, trop lentement à mon gré car je ne vois pas se préciser les signes d'un prochain départ pour la zone des armées ; à telle enseigne que pour tromper mon attente, je réussis à me faire détacher à la Corniche[9] du Lycée d'Alger (il manquait à ma collection) pour y préparer le concours de Saint-Cyr. J'applique ainsi, sans le savoir, une vieille règle pratique de la Marine : être toujours volontaire pour tous les stages ! Avec d'autres militaires, cornichons et taupins, je suis en subsistance au 13e R.T.S.[10], caserne d'Orléans.

Nous y sommes fort bien et jouissons d'un régime particulier. Pour l'entretien de notre chambrée, nous avons à notre disposition un magnifique et souriant sénégalais à qui les taupins ont entrepris d'apprendre à lire, avec succès ; nous sommes en admiration devant la gourmandise avec laquelle il croque les petits piments de Cayenne, que nous classons, nous, entre le TNT et la nitroglycérine.

Certaines literies sont malheureusement infestées de punaises ; j'emprunte une lampe à souder au poste radio de ma compagnie, installée à proximité, devant le Fort l'Empereur ; ça consomme quelques litres d'essence mais on en vient à bout. Je dois, hélas, me défaire du sac à dos qui me suivait depuis Tarbes, envahi par ces sales bêtes, et que j'aurais de toute façon dû abandonner car il n'a rien de réglementaire.

Pour aller aux cours, il faut traverser la Casbah, trajet pittoresque et sans danger, à condition de ne jamais être seul.

Les choses se passent bien et j'obtiens des résultats plus qu'honorables, la préparation à l'Agro, dont j'ai de bons restes, me paraissant, toute modestie mise à part, d'un niveau supérieur à la Corniche.

La distraction du dimanche après-midi consiste à aller écouter un concert de musique militaire en haut du Forum mais il faut veiller à partir avant la fin pour éviter les quatre hymnes nationaux (français, anglais, américain et soviétique) qui impliquent dix bonnes minutes de garde-à-vous.

Tout continuerait paisiblement si je n'apprenais un jour qu'on forme un détachement de ma compagnie pour partir en renfort en Italie. Je renonce aussitôt au concours de Saint-Cyr, rejoins dare-dare mon unité, où je perçois un complément de paquetage, et me trouve embarqué pour le C.E.F. (Corps Expéditionnaire Français)[11].

Avant de partir, j'ai la joie de recevoir une lettre de la C.G.E Casablanca. Monsieur Mercier m'informe qu'il a reçu des nouvelles de Tarbes, où tout va bien. Le message était du 14 février et est arrivé, par la Suisse, le 19 avril. Monsieur Mercier a aussitôt répondu en langage convenu pour donner de mes nouvelles[12]. Ce sera le seul échange d'informations, si l'on peut dire, avec la famille entre mon départ et le mois d'octobre. Plus tard, mon oncle Pierre, qui était alors à Sao Paulo, me dira que j'aurais pu essayer de correspondre via le Brésil ; j'avoue n'y avoir pas pensé et je ne sais pas comment aurait fonctionné le courrier entre le Brésil, qui était en guerre avec l'Axe, et la France occupée. De Madrid, j'avais toutefois envoyé une lettre au Brésil, qui arriva à bon port, donnant des nouvelles de toute la famille.

Je reçois aussi, à cette époque, un appel du Service Social des Forces Françaises Libres. Des personnes qui connaissaient très bien notre ami le Capitaine Fatoux, F.F.L. de la première heure, m'apprennent sa mort : il a été tué à Londres dans un bombardement au mois de février et il s'inquiétait de son fils aîné, Serge, dont il était sans nouvelles. Je n'en ai pas non plus car lorsque j'ai quitté la France, j'ignorais qu'il avait l'intention d'en faire autant.



[1] A condition d'enlever d'abord le "liner" intérieur. Pour plus de précisions, voir Casque

[2] Elèves Officiers de Réserve

[3] Fume = classe préparatoire à Agro. Le Z est le délégué de classe. Voir argot prépa

[4] Décédé en 2001 (il allait célébrer son 100e anniversaire), Paul Debauges, professeur agrégé de mathématiques, a rejoint très tôt les rangs de la Résistance toulousaine. Aux côtés de ses collègues Raymond Naves, Raymond Badiou, qui deviendra le maire de la Libération, et Jean-Pierre Vernant, lui aussi professeur de philosophie à l'actuel lycée Fermat, qui commandera les forces de la résistance en Haute-Garonne. Dans la clandestinité, sous le nom de guerre de «Ducarre», Paul Debauges intégrera dès 1942 le réseau Brutus, qui deviendra le cœur du Parti socialiste clandestin. Et en 1944, le comité départemental de libération (CDL) où il donnera toute la mesure de son talent dans l'organisation des mouvements de Résistance. Voir Debauges et Badiou.

[5] Voir Annexe 3

[6] Corps Féminin des Transmissions

[7] Lettre de Claude à ses parents, novembre 1944.

[8] Pour des vues détaillées, voir le blog SCR399

[9] Classe préparatoire à Saint-Cyr, dont les élèves sont surnommés "les cornichons".

[10] Régiment de Tirailleurs Sénégalais

[11] Voir Annexe 4

[12] Voir annexe 5