Pour tous ceux que le sujet intéresse...

pour ceux qui n'ont pas pu voir l'exposition qui lui était consacrée...

voici la biographie complète et fiable de Pïerre Besbre, rédigée par sa petite-fille.

 

 
   

 

Pierre Besbre, alias Eugénie Soulié née Françoise Eugénie Louise Perrin, a vu le jour en 1867, un 15 Janvier, à Lapalisse.

On croit savoir que son père, Lucien Pernin, tint avec un de ses frères une quincaillerie, rue de l’Obélisque à Chalons. On suppose qu’il vécut ensuite de « ses rentes » (comme beaucoup au XIXe siècle), à Lapalisse avec son épouse.

Selon la coutume de l’époque, Eugénie fut inscrite dans une maison d’instruction religieuse où elle était pensionnaire. Peut-être revenait-elle chez elle le dimanche, mais ce n’est pas certain. Toujours est-il qu’elle recevait du courrier de sa famille, en particulier de son grand-père paternel, Pierre Barrier. A l’époque, une fillette ne recevait pas de courrier personnel sans qu’un adulte ne le contrôlât ! Ses lettres étaient donc lues par les religieuses avant de lui être transmises. Ce grand père avait un style narratif si joliment tourné, et savait rendre ses récits si intéressants, que les sœurs lisaient ses lettres à haute voix devant les autres élèves, comme un exemple à imiter.

De ces années de pensionnat, elle ne semblait pas garder de mauvais souvenirs si ce n’est le regret de ne pas avoir appris le latin, qu’elle aurait aimé comprendre à l’église, et la mémoire désagréable de la soupe du soir qu’elle trouvait vraiment immangeable ! Déjà armée d’une forte personnalité et de pas mal d’inventivité, elle eut un jour l’idée, puisqu’il n’était pas question de laisser son assiette pleine ni de refuser qu’on la lui remplisse, de se fabriquer secrètement une poche en toile cirée, fermée par une coulisse et attachée à sa ceinture sous sa jupe, pour y mettre en douce le breuvage détesté ! Sans doute le système, qui n’était pas sans risques de taches suspectes, aboutit-il à une prise de conscience des religieuses. Elles cessèrent de la contraindre sur ce point !

De ces années de « couvent », elle garda une solide foi chrétienne jamais démentie qui transparaît discrètement dans ses romans.

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Elle se maria en 1890, avec Claude Soulié à Lapalisse. Fut-ce un mariage arrangé ? C’est possible mais certainement avec son consentement personnel. Comment rencontra-t-elle Claude Soulié dont on sait qu’il naquit à La Rochelle en 1853 de parents perruquiers coiffeurs ? Que faisait-il à l’époque en Bourbonnais ? Il se trouve qu’orphelin de père à treize ans, il fut le soutien de sa famille, réfugiée à Moulins auprès d’un frère de sa mère, née Barrault. Il aida celle-ci à élever ses frères et sœurs et entra dans le négoce des tissus et nouveautés pour gagner sa vie. Sa famille vivait dans la gêne, rue de l’Allier à Moulins. Eugénie racontait qu’une orange était pour eux un beau cadeau de Noël. Ce qui est sûr, c’est que Claude et Eugénie s’installèrent à Moulins où naquit leur fille Solange le 18 Juin 1891. Peu de temps après, probablement en 1898 ou 1899, Claude Soulié s’associa avec un cousin de sa femme, Louis Marcé, pour gérer avec lui un important magasin de tissus à Toulon. Eugénie, Claude et Solange s’installèrent dans un appartement, Rue Paulin Guérin.

Eugénie ne participa jamais elle-même à la gestion du magasin intitulé « Au Printemps », menant la vie des femmes de société faite de la direction du ménage confiée à une « bonne » à temps plein, de courses en tous genres, de visites aux amis et connaissances, d’« essayages » et de réceptions amicales. Elle fréquentait aussi des milieux cultivés : par exemple, elle participait régulièrement à des après-midi que nous dirions aujourd’hui « culturelles » où elle rencontrait en particulier Jean Aicard, poète et romancier toulonnais, largement oublié aujourd’hui mais fort connu  à l’époque comme auteur de Maurin des Maures. Au reste, il faisait partie de l’Académie Française, reçu au fauteuil de François Coppé. Il disait les vers de façon magistrale et Eugénie appréciait fort ces réunions littéraires un peu savantes autour de l’académicien.

Ne dérogeant pas à la coutume, Eugénie confia l’instruction de sa fille à une institution religieuse, celle des dames de Saint Maur. Solange y côtoya les fillettes de la bonne société toulousaine, y compris celle du « milieu maritime », ce qui l’amena à s’inventer un frère officier de marine, d’autant moins vérifiable que par définition il était toujours en mer !

Aux beaux jours, Claude Soulié louait une villa à Saint Mandrier ou la Seyne pour que sa femme et sa fille (qu’il rejoignait chaque soir après sa journée de travail par une sorte de bateau bus qui desservait les villages de la côte) profitent de la fraîcheur de la campagne et des bains de mer à la plage des Sablettes. C’est de l’un de ces séjours qu’elles ramenèrent le chien Mico qui apparaît dans deux romans.

Chaque été, ils partaient un mois en famille, toujours à la montagne, en Suisse ou en France. Ils aimaient en particulier l’hôtel du Praz de Lys, implanté solitaire au milieu des alpages, accessible seulement par un chemin à pied, les bagages étant montés par des domestiques dans un petit chariot. Là, loin de tout commerce et de tout lieu de plaisir, les habitués se retrouvaient d’année en année, organisaient des balades au pic Marcelly avec les sandwiches préparés par la patronne, inventaient des jeux de société le soir (charades, sketchs et bouts rimés) auxquels Eugénie et les siens n’étaient pas les derniers à participer.

La grande guerre ne bouleversa pas la vie de famille : Claude Soulié ne fut pas mobilisé; Solange, elle, se dévoua auprès de petits réfugiés de l’Est recueillis par un prêtre qui assura leur hébergement et embaucha des jeunes filles bénévoles pour dispenser les connaissances scolaires indispensables. Vingt ans après elle recevait encore des nouvelles de certains petits alsaciens qui ne l’avaient pas oubliée.

Parmi les compagnes de classe de Solange, Suzanne Bernier dont le père, ingénieur, avait construit des barrages et en particulier celui de Dardennes près de Toulon, était sa meilleure amie. Suzanne avait un frère polytechnicien qui avait passé près de six ans sous les drapeaux (service militaire suivi des années de guerre). Après les Vosges, Verdun, la Roumanie, l’occupation de l’Allemagne, Paul Bernier revenait avide de vie paisible et sa famille souhaitait le voir s’installer. Comment Suzanne n’aurait-elle pas souhaité unir son frère très aimé et sa meilleure amie ? Paul et Solange se plurent immédiatement, alors que la jeune fille, très belle, avait refusé plus de dix prétendants, et ils se marièrent le 6 Juillet 1920. Paul étant entré à la Compagnie Générale des Eaux à Nice, c’est là que le jeune ménage s’installa.

Claude et Eugénie, profondément attachés à leur fille unique, décidèrent de se défaire de l’entreprise du « Printemps » et, ayant mis de côté de quoi vivre de leurs rentes, ils cherchèrent et trouvèrent à Nice une superbe villa, avec un jardin aux allées gravillonnées entourant des massifs plantés de mandariniers et orangers avec des figuiers, un abricotier, un plaqueminier (ou kaki), une tonnelle et de grands massifs de géraniums. Sur les arceaux des allées fleurissaient plumbagos et bougainvillées, glycines et bégonias. Les pièces de plusieurs dizaines de mètres carrés avaient quatre mètres de hauteur, les plafonds étaient peints à « l’italienne », les poignées de porte étaient en bronze doré, les parquets en damiers… Bien qu’il y eût une cheminée de marbre dans chaque pièce, le chauffage central était installé, ce qui était assez rare à cette époque dans le midi où la température hivernale n’est jamais très basse. Eugénie, qui avait eu le coup de foudre pour cette maison, convainquit son mari de l’acheter et elle y vécut presque jusqu’à sa mort. La villa se nommait à juste titre « l’Orangerie », elle était située rue Cluvier au Carrefour de l’Avenue Candia (elle a maintenant disparu, remplacée par un immeuble).

Habituée au climat méditerranéen par ses années toulonnaises, Eugénie savait apprécier la variété et la beauté des paysages des Alpes Maritimes, mais son cœur n’oublia jamais son Bourbonnais natal. Elle trouvait parfois qu’il y avait trop de soleil à Nice et s’en plaignait, au grand scandale de l’une de ses petites-filles, mais les brumes du Centre lui manquaient et elle le disait. Pourtant, elle ne chercha jamais à y retourner, ne serait-ce qu’en visite. Sans doute craignait-elle de ne pas retrouver ses souvenirs.

Lui manquaient aussi, bizarrement, les potirons de couleur jaune à la chair légèrement farineuse qu’elle se désolait de ne pas trouver sur les marchés niçois (où s’étalent plutôt des courges longues, rouges, trop sucrées et aqueuses à son goût). Quand elle trouvait par chance une de ces citrouilles dorées, elle en achetait un gros morceau et se régalait pendant plusieurs jours d’une soupe veloutée qui lui rappelait son enfance dans l’Allier. Il en était de même du fromage blanc (qu’on trouvait rarement à Nice à l’époque) et qu’elle consommait, quand une occasion se présentait, non pas avec du sucre, mais avec du sel, du poivre et de la ciboulette !

Elle évoquait aussi souvent le projet de faire une cure, « un jour », à Bourbon l’Archambault, mais finalement elle ne s’y rendit jamais.

Eugénie accueillit avec joie les cinq petits-enfants que lui donna sa fille de 1921 à 1931. Sa vie s’organisa avec sa famille et de

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nouveaux amis, dont les parents de son gendre qui habitaient aussi Nice. Malheureusement Claude Soulié décéda en 1924, la laissant seule dans sa grande maison.

Grand-mère affectueuse, elle recevait volontiers ses petits-enfants le jeudi après-midi et devenue seule elle décida de loger chez elle toute la tribu Bernier (sa fille, son gendre et ses cinq petits-enfants) du 1er Juin au 15 Juillet environ. Durant les soirées d’été tous dînaient en famille au jardin. Dans la journée les garçons rentrant de l’école, zigzaguaient sur leurs petits vélos entre les orangers et Eugénie se réjouissait de voir sa villa connaître une vie un peu bruyante mais joyeuse.

Lors d’un anniversaire de quelque importance (sept ans ? dix ans ? …) elle eut l’idée d’inviter l’aînée de ses petits-enfants à un voyage dans le train du Sud, ligne étroite à voie unique qui reliait Nice à Digne et desservait les villages de l’intérieur. On l’appelait « le train des pignes ». A une époque où les déplacements étaient bien moins nombreux qu’aujourd’hui, ce voyage d’un enfant, seul avec sa grand-mère, apparaissait comme un cadeau inattendu  et merveilleux (sûrement plus exceptionnel qu’un aller-retour en TGV pour un gamin d’aujourd’hui). Elle renouvela l’expérience pour chacun au même age, regardant d’un œil protecteur et amusé, un notait les noms des gares, un autre comptait les ponts et tunnels. Le trajet s’arrêtait à Annot et au plaisir du voyage s’ajoutait celui d’un dîner et d’une nuit à l’hôtel pour reprendre le train le lendemain. Son cœur aimant et inventif avait trouvé l’idée d’un cadeau original que ses petits-enfants était seuls à recevoir.

Sans qu’on sache ce qui l’avait poussée à écrire pour la jeunesse, sinon son goût pour l'écriture, elle avait commencé dès 1909 à écrire des romans pour jeunes filles et, en 1920 elle avait rédigé l'histoire de son propre chien Mico. Ne souhaitant pas que son nom apparaisse sur une couverture, ou redoutant qu’un nom féminin ne lui soit pas favorable auprès des éditeurs, elle se chercha un pseudonyme : se souvenant de son grand-père Barrier dont on lisait publiquement les lettres dans son enfance, elle choisit de prendre son prénom, Pierre, et d’y ajouter le nom de la jolie rivière de son pays natal, la Besbre. Pierre Besbre était né ! A une époque où il y avait peu de littérature enfantine, la qualité de son écriture et les rebondissements de ses scénarios séduisirent les éditeurs et elle n’eut aucun mal à se faire publier. Le succès l’encouragea à continuer. Elle eut ainsi une activité personnelle qui occupa une bonne partie de son temps, surtout après la mort de son mari : elle écrivait au stylo, sur des cahiers, puis recopiait au propre, au recto seulement et une ligne sur deux, en soignant son écriture, sur des ramettes de copies doubles de petit format. Ce n’est que bien plus tard qu’elle confia ses textes manuscrits à une dactylo qui les tapa sur une des grosses machines à écrire de l’époque.

S’intéressant à tout, elle mit à profit sa liberté pour voyager et découvrir le monde. Nullement gênée par sa situation de veuve, elle fit seule une croisière en Russie, un séjour en Norvège, visita la Sicile, l’Irlande, l'Écosse et l’Angleterre. Elle se servait ensuite de ses découvertes pour situer le fil d’un roman dans le pays qu’elle avait parcouru, complétant sa propre expérience par des renseignements livresques piochés dans les bibliothèques. Que n’aurait-elle pas fait avec Internet ?

Ouverte aux nouveautés, elle fut une des premières de son entourage à acheter une radio qu’on appelait alors T.S.F. où elle écoutait avec un même intérêt aussi bien les reportages que les conférences ou les jeux radiophoniques. Aussi s’émerveilla-t-elle un jour d’entendre un jeune prêtre gagner la mise maximum au bénéfice de ses bonnes œuvres, au jeu, alors tout nouveau sur les ondes, du « Quitte ou Double ». C’était avant l’hiver 54 et l’on n’avait encore jamais entendu parler de l’Abbé Pierre, qui serait si célèbre plus tard.

Toujours attirée par la montagne et assez intrépide, il lui arriva, se trouvant dans la vallée de Chamonix, de suivre un groupe de montagnards qui partaient pour le Mont Blanc. Elle avait entendu dire en effet que cette course ne présentait pas de réelles difficultés, seulement de l’endurance ! ! Avec ses chaussures cloutées, son alpenstock, sa jupe longue et son chapeau (mais c’était l’équipement des femmes de son temps, les photos de l’époque l’attestent), elle ne doutait pas qu’en suivant des personnes qui connaissaient le chemin elle arriverait au sommet. Elle dut, bien évidemment, s’en retourner comprenant qu’elle avait présumé de ses possibilités et méconnu les vraies difficultés de l’entreprise !

Mais les nouveautés et les déplacements s’interrompirent car, quasiment ruinée par la faillite des emprunts russes qui constituaient l’essentiel de ses revenus, sa situation financière ne lui permit plus de s’offrir de telles dépenses. Sans jamais se plaindre, elle modifia son mode de vie et se contenta de son quotidien niçois. Et la vente de ses ouvrages ajoutée à la location de son sous-sol lui permit de rester dans sa maison et d’y vivre modestement.

Dès 1914, elle proposa un roman à La Semaine de Suzette, magazine pour fillettes très à la mode et dont le succès ne se démentit jamais. Les romans parus en feuilletons hebdomadaires étaient ensuite automatiquement édités en volumes chez Gauthier-Languereau. D'autres romans parurent aussi chez divers éditeurs, Nathan, Nelson, Gedalge, Hachette…

Elle offrait volontiers un de ses livres à ses amis mais n’a jamais pensé à conserver par devers elle un exemplaire de chacun ! Elle était la modestie même et ne se prenait pas pour un écrivain, considérant que la littérature pour enfants ne méritait pas l’admiration publique.

Après la guerre, elle proposa ses textes au magazine Lisette qui l’accueillit avec plaisir, mais lui demanda de changer de pseudonyme. Elle choisit alors Jean des Collines. A la différence de La Semaine de Suzette, Lisette n’éditait pas les feuilletons publiés. On ne peut donc plus les trouver.

Eugénie Soulié - Pierre Besbre – Jean des Collines continua à vire et à écrire dans la chaleur de la tendresse de sa famille qui,d’année en année, s’agrandissait de plusieurs arrière-petits-enfants. En 1956, à la suite d’une fracture du col du fémur, elle dut quitter sa belle maison pour s’installer chez sa fille Solange Bernier. Elle y mourût le 22 Octobre 1959, âgée de 92 ans. Elle est inhumée au cimetière de Caucade à Nice.

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